Fritjof Capra. Au-delà du langage.

  1. Fritjof Capra. La physique moderne.
  2. Fritjof Capra. Connaître et voir.


« La contradiction, si embarrassante pour la pensée courante, vient du fait que nous devons utiliser le langage pour communiquer notre expérience subjective qui, dans sa nature véritable, transcende la linguistique ».

D. T. Suzuki. 

« Les problèmes du langage ici sont réellement sérieux. Nous souhaitons parler de la structure des atomes… mais nous ne pouvons pas en parler en langage ordinaire ».

W. Heisenberg.


L’idée selon laquelle tous les modèles et théories scientifiques sont approximatifs, et que leurs traductions verbales souffrent toujours de l’inexactitude de notre langue, était déjà communément acceptée par les scientifiques au début de ce siècle, lorsqu’un développement nouveau et complètement imprévisible se produisit. En étudiant l’univers des atomes, les physiciens furent obligés de constater que notre langue quotidienne n’est pas seulement inexacte, mais totalement inapte à décrire la réalité atomique et subatomique. La théorie des quanta et la théorie de la relativité, les deux bases de la physique moderne, ont fait apparaître clairement que cette réalité dépasse la logique classique et que nous ne pouvons en parler en langage usuel. Ainsi Heisenberg écrit-il : « Le problème le plus difficile concernant l’utilisation du langage surgit dans la théorie des quanta. Là, nous n’avons, en premier lieu, pas de simple guide pour mettre en corrélation les symboles mathématiques avec les notions du langage ordinaire ; et la seule chose que nous savons au départ est le fait que les notions courantes ne peuvent être appliquées à la structure des atomes ».

D’un point de vue philosophique, cela a été certainement le développement le plus intéressant en physique moderne, et là réside une des causes premières de sa relation à la philosophie orientale. Dans les écoles philosophiques occidentales, la logique et le raisonnement ont toujours été les principaux outils utilisés pour énoncer les idées philosophiques et, selon Bertrand Russell, on peut en dire autant des philosophies religieuses. Dans la spiritualité orientale, en revanche, il a toujours été admis que la réalité excède le langage ordinaire, et les sages de l’Asie n’avaient pas peur de faire éclater la logique et le sens commun. C’est la raison principale pour laquelle leurs modèles de la réalité constituent un fonds commun philosophique convenant mieux à la physique moderne que les modèles de la philosophie occidentale.

Le problème du langage abordé par le sage oriental est exactement le même que celui auquel est confronté le physicien moderne. Dans les deux passages cités au début de cet article, D. T. Suzuki parle du bouddhisme et Werner Heisenberg parle de la physique atomique, et cependant les deux passages sont presque identiques. Le physicien et le mystique veulent communiquer tous deux leur connaissance, et quand ils le font par les mots, leurs énoncés sont paradoxaux et pleins de contradictions logiques. Les paradoxes caractérisent toute pensée mystique, de Heraclite au sorcier yaqui Don Juan, et, depuis le début du siècle, ils sont également caractéristiques de la physique.

En physique atomique, beaucoup de situations paradoxales sont liées à la double nature de la lumière ou — plus généralement — du rayonnement électromagnétique. D’une part, il est clair que ce rayonnement doit consister en ondes parce qu’il produit les phénomènes d’interférence bien connus associés aux ondes : lorsqu’il y a deux sources de lumière, l’intensité de la lumière en un autre lieu ne sera pas nécessairement la somme de ce qui émane des deux sources, mais peut être supérieure ou inférieure. Cela est facilement explicable par l’interférence des ondes émanant des deux sources : aux endroits où deux crêtes coïncident, nous aurons une lumière supérieure à la somme des deux ; et là où un sommet et une dépression coïncident nous en aurons moins. La somme exacte de l’interférence peut être aisément calculée. Des phénomènes d’interférence de cette sorte peuvent être observés chaque fois que quelqu’un traite du rayonnement électromagnétique, et ils nous poussent à conclure que ce rayonnement est de nature ondulatoire.

D’autre part, le rayonnement électromagnétique produit également l’effet appelé photo-électrique : quand la lumière ultraviolette apparaît à la surface de certains métaux, elle peut renvoyer des électrons de la surface du métal et, par conséquent, elle doit être composée de particules mobiles. Une situation analogue apparaît dans les expériences de diffusion de rayons X. Ces expériences ne peuvent être interprétées correctement que si elle sont décrites comme la rencontre de particules lumineuses et d’électrons. Et, cependant, elles révèlent les schémas d’interférences caractéristiques des ondes. La question qui embarrassa tant les physiciens aux premières étapes du développement de la théorie atomique fut de savoir comment le rayonnement électromagnétique pouvait être simultanément composé de particules (c’est-à- dire d’entités occupant un très petit volume) et d’ondes se propageant sur une grande partie de l’espace. Ni le langage ni l’imagination ne pouvaient bien traiter une réalité de cette sorte.

La spiritualité orientale a développé plusieurs manières différentes de traiter les aspects paradoxaux de la réalité. Alors qu’ils sont résorbés à travers l’utilisation du langage mythique dans l’hindouisme, le bouddhisme et le taoïsme tendent à accentuer les paradoxes plutôt qu’à les dissimuler. Le plus important écrit taoïste, le Tao Te King de Lao-tseu, est rédigé dans un style extrêmement énigmatique et son langage concis, puissant et très poétique cherche à suspendre l’esprit du lecteur et à lui faire quitter les sentiers battus du raisonnement logique.

Les bouddhistes chinois et japonais ont adopté cette technique taoïste consistant à communiquer l’expérience spirituelle en exposant simplement son caractère paradoxal. Lorsque le maître Zen Daito vit l’empereur Godaigo, qui était un disciple du Zen, le maître dit : « Nous nous sommes quittés il y a plusieurs milliers de kalpas, et cependant nous n’avons pas été séparés, ne serait-ce qu’un instant. Nous nous faisons face toute la journée, cependant nous ne nous sommes jamais rencontrés ».

Les bouddhistes Zen ont un don particulier pour transformer en vertu les illogismes de la communication orale et, avec le système des koan, ils ont développé une manière unique de transmettre leur enseignement au-delà des mots. Les koan présentent des énigmes absurdes destinées à faire réaliser à l’élève du Zen les limites de la logique. L’énoncé irrationnel et le contenu paradoxal de ces énigmes les rendent insolubles par la pensée. Elle sont précisément destinées à suspendre le processus mental et, par là même, à préparer l’étudiant à une expérience non verbale de la réalité. Le maître Zen Yasutani présenta à un étudiant occidental l’un des plus célèbres koan par les mots suivants : « L’un des meilleurs koan, parce que le plus simple, est Mu. Voici son histoire : Un moine vint voir Joshu, un illustre maître Zen en Chine il y a une centaine d’années, et demanda :  » Est-ce qu’un chien a la nature de Bouddha ?  » Joshu répliqua : Mu ! Littéralement, l’expression signifie  » non  » ou  » pas « , mais le sens de la réponse de Joshu n’est pas là. Mu est l’expression de la nature vivante, active, dynamique de Bouddha. Ce que tu dois faire est découvrir l’esprit ou l’essence de ce Mu, non à travers une analyse intellectuelle mais en recherchant dans ton être le plus intime. Puis tu dois me démontrer, concrètement et d’une manière vivante, que tu comprends Mu comme vérité vivante, sans référence aux conceptions, théories ou explications abstraites. Rappelle-toi, tu ne peux comprendre Mu par la connaissance ordinaire, tu dois l’atteindre directement par toute ta personne ‘. »

A un débutant, le maître Zen présentera normalement soit ce koan de Mu, soit l’un des deux suivants : Quel était ton visage originel, celui que tu avais avant que tes parents t’aient donné la vie ? Tu peux faire le bruit de deux mains qui applaudissent ; maintenant, quel est le son d’une seule main ?

Tous ces koan ne permettent en général qu’une réponse, qu’un maître compétent reconnaît immédiatement. Une fois que la solution est trouvée, le koan cesse d’être paradoxal et devient une affirmation profondément significative issue de l’état d’éveil qu’il a contribué à susciter.

Dans l’école Rinzai, l’étudiant doit résoudre une longue série de koan, chacun d’entre eux traitant d’un aspect particulier du Zen. C’est la seule manière dont cette école transmet son enseignement. Elle ne fait usage d’aucun énoncé positif, mais laisse entièrement aux étudiants le soin de saisir le vrai à travers les koan.

Ici nous trouvons un parallèle frappant avec les situations paradoxales auxquelles les physiciens étaient confrontés au début de la physique atomique. Comme dans le Zen, la vérité était cachée dans des paradoxes qui ne pouvaient être résolus par un raisonnement logique, mais devaient être compris dans les termes d’une nouvelle connaissance : la connaissance de la réalité atomique. Le professeur ici était, bien entendu, la nature, qui, comme les maîtres Zen, ne fournit aucune certitude. Elle n’offre que des énigmes.

La résolution d’un koan exige un grand effort de concentration et d’engagement de la part de l’étudiant. Dans les livres sur le Zen, nous lisons que le koan étreint le cœur et l’esprit de l’étudiant et crée une véritable impasse mentale, un état d’attention soutenue dans lequel le monde entier devient une masse énorme de doutes et de questions. Les fondateurs de la théorie des quanta firent exactement l’expérience de la même situation, décrite ici de la manière la plus vivante par Heisenberg : « Je me rappelle des discussions avec Bohr qui se prolongèrent tard dans la nuit et ne trouvèrent pas d’issue, et quand à la fin de la discussion je sortais seul me promener dans le parc voisin, je me répétais inlassablement la question : Est-il possible que la nature soit aussi absurde qu’il nous paraît dans ces expérimentations atomiques ? ».

Chaque fois que la nature essentielle des choses est analysée par l’esprit, elle semble absurde ou paradoxale. Ce fait a toujours été reconnu par les mystiques, mais n’est devenu que très récemment un problème pour la science. Pendant des siècles, les hommes de science ont recherché les « lois fondamentales de la nature », sous-jacentes à la grande diversité des phénomènes naturels. Ces phénomènes appartenaient à l’environnement macroscopique des savants et, par conséquent, au domaine de leur expérience sensorielle. Du fait que les images et les concepts de leur langage étaient issus de cette expérience même, ils étaient suffisants pour décrire les phénomènes naturels.

La réponse donnée par la conception mécaniste de l’univers de Newton aux questions sur la nature essentielle des choses était proche du modèle de Démocrite dans la Grèce ancienne, réduisant tout phénomène au mouvement et à l’interaction d’atomes durs et indestructibles. Les propriétés de ces atomes étaient déduites de la notion macroscopique de boules de billard, et donc de l’expérience sensorielle. La question de savoir si oui ou non cette théorie pouvait être effectivement appliquée au monde des atomes n’était pas soulevée. Bien sûr, cela n’aurait pu être examiné expérimentalement.

Au XXe siècle, toutefois, les physiciens devinrent capables d’aborder expérimentalement le problème de la nature ultime de la matière. Grâce à une technologie plus élaborée, ils étaient en mesure d’explorer de plus en plus profondément la nature, en découvrant une strate de matière après l’autre, en quête des ultimes « briques fondamentales ». De cette façon, l’existence des atomes fut vérifiée, puis furent découvertes leurs composantes, les noyaux et les électrons, et finalement les forces composant le noyau, le proton et les neutrons — et plusieurs autres particules subatomiques.

Les instruments délicats et compliqués de la physique moderne expérimentale pénètrent profondément dans le monde inframicroscopique, dans des régions de la nature bien éloignées de notre environnement macroscopique, et rendent ce monde accessible à nos sens. Toutefois, ils ne peuvent le faire qu’à travers une chaîne de processus se terminant, par exemple, dans le déclic audible d’un compteur Geiger, ou dans le point sombre figurant sur un cliché photographique. Ce que nous voyons, ou entendons, n’est jamais le phénomène étudié lui-même, mais toujours ses conséquences. Le monde atomique et subatomique se tient par-delà notre perception sensorielle.

C’est donc grâce à l’instrumentation moderne que nous sommes en mesure d’« observer » indirectement les propriétés des atomes et leurs composantes, et ainsi d’« expérimenter » jusqu’à un certain point le monde subatomique. Cette expérience, néanmoins, n’est pas ordinaire, en comparaison de celle de notre environnement quotidien. La connaissance de la matière à ce niveau ne provient plus d’une expérience sensible directe, et par conséquent notre langage ordinaire, qui tire ses images du monde des sens, n’est dès lors plus adéquat pour décrire les phénomènes observés. Plus nous pénétrons profondément dans la nature, plus nous devons abandonner les images et les notions du langage courant.

De ce voyage dans le monde de l’infiniment petit, le pas le plus important, d’un point de vue philosophique, fut le premier : le pas dans le monde des atomes. En examinant l’atome et en observant sa structure, la science transcenda les limites de notre imagination sensible. Dès lors, elle ne pouvait plus compter avec une certitude absolue sur la logique et le sens commun. La physique atomique donna aux scientifiques les premiers aperçus sur la nature essentielle des choses. Comme les mystiques, les physiciens s’occupaient maintenant d’expérience non sensorielle de la réalité et, comme eux, ils avaient à affronter l’aspect paradoxal de cette expérience. Par suite, les modèles et les images de la physique moderne s’apparentèrent à ceux de la philosophie orientale.

Fritjof Capra. Le tao de la physique. 


4. Fritjof Capra. La nouvelle physique.