Louis-Ferdinand Céline. La gerbe.

13 février 1941.


L’article n’est point mon fort. La politique non plus, d’ailleurs. Il y faut un tour que je ne possède pas. Tels que je les trouve. Mais une question se pose : pourquoi tout ce babillage ? Cette hypocrisie ?

J’ai connu au bord de la mer, en Bretagne, une petite fille à laquelle sa maman lisait beaucoup d’histoire sainte. Cette petite fille fut fort frappée par le cas de Joseph qui se trouvait, lui, couramment visité par les songes. Elle se mit, cette petite fille, à avoir aussi des songes. Seulement elle les avait « après ».

– Maman, j’ai eu un songe cette nuit, que tu tombais de bicyclette !

Fait tout à fait exact, mais de la veille.

Ainsi Sergine, jamais sans vert, ne se trompait jamais de songes ; ce qui est drôle chez une petite fille de sept ans est encore plus drôle chez un auteur de quarante ans, seulement d’une autre façon.

Je me réfère à tous ces livres, à tous ces articles, plaidoyers, mouvement, témoignages, et leurs auteurs, qui paraissent, s’agitent en nos zones « sub-maudites », depuis juin.

L’œuvre des « songeurs-après ».

Je parcourais hier encore un livre récemment paru ; il est clair que son auteur, si les choses avaient tourné de façon fort différente, se tenait prêt à nous donner, raide comme balle, un « 225 fortes pages », « Après la Victoire », pas du tout à piquer des vers, et ressemblant comme un frère à celui qu’il a publié : mêmes styles, documents, même mouture, le même ensomme à l’envers, vu de dos. Nous n’y coupions pas. Les oeuvres des « songeurs-après » sont toutes strictement réversibles. Elles ont ce caractère commun, et puis ne parlent jamais des Juifs. Elles réservent l’avenir. L’auteur nous affirme (comme il s’aventure ), que son célèbre écrivain d’ami Raoul Trudule de la Gardière avait en termes d’une profondeur admirable, tout seul, et bien avant juin brossé quel tableau du désastre ! Que son autre génial célèbre écrivain d’ami Prosper de la Médouze avait effroyablement pressenti toute la tragédie de l’époque. Première nouvelle! Les pressentiments de cet ordre menaient plus souvent qu’à son tour droit en douzième Chambre, où je ne rencontrai jamais, ni l’un ni l’autre, conformes au possible en ces temps.

Trêve de batifole! Sous Blum toute la France était bloumiste : et poing tendu et tant que ça peut ! antihitlérienne à crever : et la Médouze et la Gardière pire que tous les autres ! Si les écrivains français sont de la race « songeurs- après», ils sont aussi, pour l’occasion, moutonniers panurgiens splendides !

Je les vois tous tambours-majors, tout tourbillonnant de leurs cannes, non placés à l’avant des troupes, mais en arrière, d’autant plus fiers comme Artaban ! et rassurés contre tous risques ! Front populaire et Rapprochement.

Il va de soi, bien entendu, qu’un livre comme celui-là est accueilli à hosannah par toute la grande presse rapprochiste. On se retrouve !

Ceux-là non plus ne parlent jamais de la grave question. A aucun prix : les mêmes consignes qu’avant juin ! Ne jamais parler des Juifs ! Je me dis tout en les lisant : « Tiens ! ce sont des arrière-pensistes ! » Qu’attendent-ils tous pour nous trahir ? Le bon moment.

Cent mille fois hurlés « Vive Pétain » ne valent pas un petit « Vire les youtres ! » dans la pratique. Un peu de courage, n… de Dieu: «Courage après» et moins de mots !… Et je vais te rechercher Péguy et le « Grand Meaulnes » et la suite !… demain la Remarie Chapdelaine ! tout pour diversion ! noyerie des poissons ! bibelots de poussièrerie, dépassés à cent mille mesures par les cataclysmes du jour !

Rapetisser, édulcorer les cyclones à la mesure « menu jean-foutre », mesure française, c’est le but sournois.

Voyez que nous sommes vraiment loin de compte… « Très grands biaiseurs », « arrière-pensistes », « petits biaiseurs », « songeurs-après », « éludistes »… C’est trop pour moi ! Quelle clique ! Quel brelan d’acrobates ! Fripons ! Tous travaillant à plein filets ! Je préfèrerais encore Lecache, la bourrique, l’employé de provocation, tout franchement hideux, bas gras chancre. Sampaix, cet étron incroyable… Il y a de tout dans vos journaux ! et re-de-tout pour ainsi dire : Crypto, paras, microni youtres ! On ne sait jamais, avec ça, qui va bien vous écrire dans le dos ! Ils vous ont prouvé le contraire ? La belle affaire ! Ils ne me le prouveraient pas ! Cocu qui veut bien ! Prenez-vous Pavlowa, Huysmans pour Aryens ? Que Dieu vous entende !

Et qu’est-ce que cette flopée de supernationaux poustouflants ? Pantoufles ? « Plus de luttes entre les trusts ? ». Je lis dans les programmes… On les choye alors ? On les préserve, on les berce ? On a peur qu’ils se fassent du mal ? Bobo ? C’est ça votre Révolution ? Aux fous : Vous accourrez me réveiller quand on abolira les trusts. Pas avant ! De grâce !

Est-ce qu’on fait la guerre de Cent ans ? Je ne suis au courant de rien. Je voudrais bien qu’on me renseigne. Du train où je vous vois partis, c’est un plan de trois, quatre siècles. C’est une affaire entre les morts.

Ah ! quand je pense à tout ce qu’on pourrait faire avec des gars qui n’ont pas les foies ! Ah ! que ça ne traînerait pas, ça ne ferait pas un pli! pas un ouf! Ah! je demeure tout ébaubi, pensif, ravi, atterré. Entendez-vous le moindre cri ? Le plus petit ronchonni ? Que non ! Que Diable ! nenni ! nenni !

Ainsi se fait le grand travail des personnes versées dans la chose. Qui vive foutre sang ? Qui vive ? quinze jours il faut en tout pour dégeler la France, quinze jours et savoir ce qu’on veut.

Il est un décret de nature, que les fourmis, toujours, toujours, mangeront les larves.

On délivre à certains de très hauts brevets de francisme. Ils nous semoncent de battre coulpe ! Nous tancent de verte façon ! Allons-y ! Nous sommes en pleins bouffes ! Veulent- ils la médaille militaire ? Moi je veux bien ! Cependant, je suis difficile ! Il ne me suffit ! Je voudrais qu’ ils nous disent un peu tout ce qu’ils pensent de la question juive ! Nous serions heureux, jubilants ! Foi qui n’agit n’est point sincère ! Ah ! Il faut prendre position ! Aujourd’hui même, non demain ! Tout ce qui tient plume en France, scène, film, babil, devrait sur l’heure, tout comme en loge .·., remplir son devoir. Que cela constitue dossier ! Compromettons-nous ! En toute liberté bien sûr, spontanément, au pied du mur. Sans aucune pression. Et l’on saurait à qui l’on cause, enfin ! Acte de baptême n’est point tout ! Acte de foi, net, par écrit.

Les Juifs sont-ils responsables de la guerre ou non ?

Répondez-nous donc noir sur blanc, chers écrivains acrobates.

Qui vive ? Qui vive ?

On a le droit vraiment d’être désolé sur cette terre où rien ne pousse, décidément.

Louis-Ferdinand Céline. Écrits de guerre.