Louis-Ferdinand Céline. Le pays libre.

5 avril 1941


 Maryse Desneiges me prend à parti dans Le Pays Libre du 22 mars 1941.

Très bien, Madame, bravo !

Vous êtes dans la « Ligne Geneviève » !

Une femme seule contre la guerre !… Une faible femme seule défend l’honneur français ! Splendide ! Jeanne d’Arc ! 

Nous entrons dans l’hystérie la plus chère aux Français :

« le délire avantageux » ! Le rôle en or !

Peu soucieux de plaire, j’ai l’habitude de disposer quelques batteries assez gentiment dans mes livres où les niais viennent se prendre et se font mitrailler impeccablement. Ils n’y manquent jamais.

Aux faits : 1° L’honneur militaire d’une Nation, Madame, est collectif et non singulier. 2° Quels sont les faits ?

Deux millions de prisonniers. Pour une armée vaillante n’est-ce point beaucoup ? (Après huit mois de garde-à-vous, soigneusement nourris).

Prisonnier de 14 à 18 c’était un peu honteux. On est moins fier aujourd’hui.

Est-ce admirable ?

180 généraux français à la belote en Allemagne.

Il me semble qu’il y aurait lieu de se taire. Ne pensez-vous pas ? Mais j’ai dû manquer encore de cruauté puisque vous n’avez rien compris…

Chère gaffeuse, l’occasion était trop belle, si gentiment offerte, de piquer une petite crise (Jeanne d’Arcienne), le rôle rêvé de toutes les femmes.

Vous êtes dans la bonne voie, Madame, avancez encore un peu. Flattez ! Flagornez ! De l’audace, vous êtes certaine de toujours gagner avec les Français, sur ce chemin des pieuses réconfortantes balivernes. Le Français aime le mensonge. Relevez l’honneur, le gant, mordieu ! Allez-y ! Voyez où nous en sommes ! Flagornerie et fanfaronnade, les deux mamelles de la France, pourrie-nourrie de cy, attendez la suite ! La dernière raclée ne vous suffit pas ? Elle ne suffisait pas non plus à Clemenceau. Total : 2 millions de morts (autant de prisonniers aujourd’hui). Total: l’état ignoble dans lequel nous nous trouvons, stagnants, abrutis. La vanité française, germe inépuisable de sottises et de catastrophes. Crânes de piaf entrent en transe ! Que de lettres chaleureuses vous aller recevoir. De quoi faire démarrer votre tirage, du tout cuit ! Le cabotinage cornélien fait toujours, en France, salle comble.

Si les femmes s’en mêlent! pensent guerrier! la Vivandière ! Viens avec nous petit !

Votre lettre n’aurait aucune conséquence et je la laisserais passer comme tant d’autres si elle ne prouvait précisément que rien n’est compris, que rien n’est changé, que le vieux fond vaniteux désastreux, celte gloriolant, brasille toujours à plein, celui que les Juifs font si bien flamber pour les besoins de leur cause.

O perruches !

Quel monde sépare donc les choses vues, les vérités extérieures, des choses payées, passées dans la viande ! les vérités que l’on sait ne sont décidément rien, seules comptent les vérités payées, saignées, personnellement. L’héroïsme pour vous, madame, c’est une transe, un excitant, donc une déconnerie. Vous n’y manquez pas. Et en avant les « petits casques sur les tombes »!… Les « Croix de bois »!… Nous retournons aux journaux de 14-18, expliquez-moi donc plutôt les 180 généraux de 40. Voilà où se trouve le courage journalistique « actuel », le devoir, l’œuvre de vérité, la cure extraordinairement urgente de désintoxication nationale.

Fatuité, jactance, opium des Français. Mal latin, abrutis à mort. Le nez national dans sa marchandise et non dans le patchouli, raccrocheur et flatteur, optimiste, euphorique. Jeanne d’Arc ! Déroulède ! La « Débâcle » a valu à Zola ses plus virulentes haines, je serai fier de les recueillir toutes, puisqu’elles sont vacantes et cherchent un emploi. Merci de me désigner. Mais moi, j’ai déjà celle des Juifs. Merveille ! Et bientôt, je le vois, celles des antisémites. Hurray, je commence à vivre bien.

L’héroïsme n’est pas à présent, Madame, l’intitulé à toute force. « Epopée » l’énorme burlesque dégonflage 39. C’était sous Blum de hurler au crime en gestation. L’avez-vous fait ?

Alors taisez-vous. Seuls ont droit d’opinion ceux qui se sont montrés lucides et sus à tous les risques au moment opportun.

Non lorsque tout n’est plus que théâtre et poncif retapés. Femme, vous tenez énormément aux personnalités que je déteste. Soit ! Vous allez aussi de ce côté être promptement servie (et vos petits amis aussi qui se pressent pour être édifiés). En avant les titres au droit de parole ! Qui dit mieux ? Engagé volontaire, mutilé de guerre 75%, ne me parlez plus de ces pauvres « bras pendants ! » de ces « pauvres yeux ! » de ces « pauvres têtes ! » Hélas ! je possède toutes ces misères, personnellement, non en phrases, depuis vingt-six ans ! jour et nuit! j’en ai à revendre, Madame, des suites de guerre. Reprenez ce mêlé ! Médaille militaire, quatre citations, depuis octobre 1914, dans la troupe, maréchal des logis, faites-moi grâce de même des traits de vaillance. C’est à coups de traits de vaillance que l’on renouvelle les boucheries, qu’on émoustille les ovaires, prépare l’électeur et le prochain boudin. Cocorico ! Madame, tenez-moi quitte ! J’en oubliais encore : Rengagé pendant la dernière, dans la flotte, torpillé devant Gibraltar, je me suis tenu, au témoignage de mes chefs, croyez-le madame, assez honnêtement, au feu et devant la noyade.

Je reproche aux Français d’avoir lancé à travers le monde des cartels grotesques, gâteux, qui leur sont retombés sur la gueule et de bouillir d’en lancer d’autres, et vous avec eux, Madame, pleureusement, acharnés devant la tradition vinassière, furieusement imbécile, tradition dont nous méritons de crever enfin tous, et je l’espère, une fois pour toutes.

Louis-Ferdinand Céline. Écrits de guerre.