Louis-Ferdinand Céline. A Costantini.

4 décembre 1941.


Mon cher Costantini, 

Je vous signale que Péguy n’a jamais rien compris à rien, et qu’il fut à la fois dreyfusard, monarchiste et calotin.

Voici bien des titres, certes à l’enthousiasme de la jeunesse française, si niaise, si enjuivée. Pour le jeune Français catéchumène, rageur, ratatiné, bougon, découvreur de lune, ce Péguy représente admirablement tous ces jeunes Français selon tous les vœux de la juiverie. Une parfaite « assurance tout risque ». L’abruti à mort.

Vous vous souvenez peut-être, en mai 1939, de cette « Quinzaine Péguy » à la Comédie-Française?… le dernier spectacle de ce théâtre avant la catastrophe… et signé: Huisman, Mandel.

Que vous faut-il ?…

Et mon enquête?… Tombée à l’eau?… L’on se fout énormément, cher Costantini, de savoir si les balbutiements de tel auteur aux langes relevaient déjà du génie. Mais on voudrait, ô combien, connaître l’opinion de nos plus tumultueuses élites sur la question juive, sur le problème délicat du racisme ?…

Oh! comme elles se font prier nos élites!… Quelle discrétion soudaine…

Comme toute cette témérité, tant de fois proclamée, se gerce, se glace devant l’abîme. Il faut s’y jeter pourtant ou tout perdre.

Mais quels risques après tout… Le Jeanfoutre est de nos jours beaucoup mieux vu que le brave.

Retourner sa veste pose un homme.

C’est en 1941 qu’il faudra, je crois, pour l’histoire, situer le triomphe éclatant de la Jeanfoutrerie, l’apothéose définitive, cosmique, de Jeanfoutre.

Et vous, bien cordialement.

Louis-Ferdinand Céline


P.-S.- De tous les écrivains français revenus récemment d’Allemagne, un seul nous a-t-il donné quelques impressions sur le problème juif en Allemagne en 1941 ?… Ils ont tous ergoté, tergiversé autour du pot.

Les mêmes n’apercevaient même pas les Juifs en Amérique avant 1939 … C’est une manie, ils ne les voient nulle part.

Au fond, il n’y a que le chancelier Hitler pour parler des Juifs. D’ailleurs, ses propos, de plus en plus fermes, je le note, sur ce chapitre, ne sont rapportés qu’avec gêne par notre grande presse (la plus rapprochiste), minimisés au possible, alambiqués, à contre cœur…

L’embarras est grand. C’est le côté que l’on aime le moins, le seul au fond que l’on redoute, chez le chancelier Hitler, de toute évidence. C’est celui que j’aime le plus. Je l’écrivais déjà en 1937, sous Blum.

Louis-Ferdinand Céline. Écrits de guerre.