Louis-Ferdinand Céline. A Lestandi.

8 janvier 1942


Mon cher Lestandi, 

La Sûreté Générale de Toulouse s’est donné le mal d’aller saisir chez un libraire dix-sept exemplaires des Beaux Draps. Pour quels motifs ? Je n’en sais rien. Un an après leur parution ! Je le saurai peut-être un jour. La vertu déferle outre- Moulins ! les fusils de la retraite, à présent séchés sans doute, partent tout seuls dans le Midi ! Il existe certes bien d’autres drames en ce moment, bien plus angoissants par le monde ! Mais la Sûreté Générale n’a-t-elle non plus d’autres soucis que d’aller saisir mes poèmes au moment où le monde s’écroule, où le déluge est à son comble! Quelle tentation d’immodestie ! Je serais ravi, exultant, néronisé pour tout dire et pour la somme de 60 francs (mes droits d’auteur) si j’étais au fait du motif ! Mais je l’ignore ! Voulait-on me pendre a Toulouse ? Me brûler symboliquement ? C’est fort possible. Tant de personnes veulent me pendre et le clament bien haut tous les jours !

Et moi, dès lors, que leur ferais-je ? Au supplice ! Mais chacun son tour !

Ne les avais-je point bien prévenus qu’ils seraient à deux ans de là s’ils s’acharnaient si stupidement : fessés, ignobles, plus regardables, merdeux ahuris, crevards cons, éberlués verts de catastrophe, bramants à la mort ? Qu’ils « tomberaient plus bas que les Russes, qu’on les ramasserait dans la rue ? » Tout cela fut bien net écrit, et noir sur blanc, et sous le Blum, et par nul autre que moi-même, votre humble et dévouéserviteur. Que me cherche-t-on pouille à présent? Me pendre? C’est elles qui me doivent des comptes, ces personnes folles aventurières ! Y songent-elles ? Si elles m’avaient toutes écouté, nous n’en serions pas là du tout ! Nous serions heureux, respectés par les temps qui courent, condescendants, impressionnants, derrière notre ligne Maginot intacte, les fiers arbitres de l’Univers avec nos trois cents divisions blindées et pédestres : On aurait pas un prisonnier.

J’appellerai ça du beau travail, du travail à la Richelieu, et pas du travail de sales cons, bousilleurs, suicidés, noyés, pipés, pagailleurs dans leur merde.

Ah! Les jolis raccommodeurs! Regardez-moi ces espiègles ! Je ne suis pas du tout responsable, ni solidaire, qu’on se le dise ! Maldonne ! Méprise ! C’est moi qu’on a fourvoyé ! C’est moi qui suis la victime dans cette aventure de sales cons ! Et pas qu’un petit peu ! Eclatante ! Vont-ils aller saisir Maurois ? Romains ? Bernanos ? Je vous le demande ! Qui dégueulent à tout Ether sur le vénéré Maréchal à trois mille Miles de distance ? Vous ne voudriez pas ! Déserteurs, planqués, vendus, ce sont les classiques de demain ! Ils auront sûrement le prix Nobel ! C’est ainsi que l’on pense à Béziers, Narbonne, Toulouse et la suite… et à Vichy bien entendu, ce chef-clapier des bourbiers juifs. Vichy, sans en avoir l’air, protestant bien haut le contraire, se met au pas de Radio- Londres. Vichy file droit devant Cassin.

Je réclame pardon ! Je réclame !

S’il y a des pendus dans l’Histoire, c’est tous les autres et non pas moi !

Embringué dans leur cataclysme !

Au châtiment tous les coupables !

En toute justice !

Qu’ils y passent tous à la potence ! Ça leur fera bien les os ! Je les regarderai balancer.

Je leur dirais bien à Riom, s’ils me convoquaient. C’est moi qui devrais être le terrible Procureur général. La loi je la connais, c’est les trois livres que j’ai écrits. Je n’ai qu’à me référer aux chapitres.

Je suis le patriote N°1 ! Je voulais la sauver, moi, la France !

Pendez, monsieur ! pendez, mais oui !

Je pourrais même, pour la circonstance, leur lire encore une petite « Suite » qui leur ferait certainement plaisir.

Elle n’a pas pensé à tout ça, l’effrénée Sûreté Générale. 

Elle aura peut-être l’occasion, quand j’irai un peu la saisir. J’ai trop payé les pots cassés ! J’en ai assez, moi, finalement ! Qui n’y suis pour rien ! Quarante-sept ans que ça dure !… Tout un terme, vous allez voir !… chacun son tour, n’est-il pas vrai ?

Riom ! Riom ! C’est bien vite dit !

A vous, Lestandi, cordialement et bien sincèrement.

Louis-Ferdinand Céline

Engagé tout jeune volontaire,

et puis grisonnant,

ancien combattant des deux guerres,

mutilé 75%, médaillé au front,

militaire, pas au micro,

mais dans les Flandres,

novembre 1914.

Louis-Ferdinand Céline. Écrits de guerre.