Louis-Ferdinand Céline. Révolution nationale.

5 avril 1942


Mon cher Combelle,

Un tout petit mot seulement (que vous pouvez imprimer) pour observer et noter que les généraux de l’armée française vaincue, s’expriment avec une franchise, une férocité sur le compte des soldats de 40 qui me relèguent, avec mes Beaux Draps au rang des commentateurs badins, des petits hurluberlus.

Ces officiers généraux, auxquels nul ne saurait refuser clairvoyance patriotique et compétence éprouvée, nous dépeignent, pour la plupart, tenue et moral de leurs troupes sous les couleurs les plus merdeuses.

Ces déclarations ne sont point chuchotées, elles sont clamées pour l’univers, au prétoire de Riom, au déballage du procès le plus douloureux de notre histoire.

Elles sonnent en vérité le glas de la mère patrie.

Jamais publicité de catastrophe nationale ne fut si rigoureusement, implacablement, organisée, mieux réussie, vraiment un triomphe.

La guerre fut peut-être bouzillée, saligotée par quelques jean-foutres, mais la démonstration légale de notre complète, totale, irrécusable dégueulasserie se révèle parfaite en tout point. Et je m’y connais. Les pires ennemis de la France n’ont jamais rêvé être mieux servis. Nous en reparlerons.

Et là quelque chose me chiffonne !

Voyons-nous, en ce moment même, si délicat, sûreté générale, Beaux-Arts, si prompts à mes trousses, la Guerre, l’Intérieur, si facilement révoltés, monseigneur Gerlier, la Légion, la Présidence, le moindrement s’émouvoir ?

Cette bonne blague ! Au vrai patriote cependant, comme cette attitude est suspecte! Que l’on me pardonne. Complices ? Peut-être… Réfléchissez… Pourquoi vient-on m’inquiéter? Moi, chétif infime! Pour quelques bouffons propos ? Sabrer mes malheureux livres ? « Injures à l’armée ? » Lorsque vingt généraux superbes s’avancent à la barre du monde pour en clamer cent fois autant ? On me brûle trois mille exemplaires? Sophie! A grands déplacements de gendarmes ! Saisies, grondement de commissaires ! Salades ! Vous n’y êtes pas du tout ! On ne me reproche rien au fond que d’exister. Alibis, tout ce tremblement! L’armée? Et comment que l’on s’en fout ! Et de son honneur ! Et de son moral ! Pourris prétextes ! Vous allez voir un petit peu, pendant les six mois à venir, ce qu’on va faire déguster à l’armée jolie ! Ce qu’il en restera aux prunes ! Et la doulce France donc avec ! Vous m’en direz des nouvelles ! Auscultez un peu les astres ! Aux Aryens, tout est mystère. Mais la dernière petite youtre du dernier petit flic maçon sait parfaitement à quoi s’en tenir sur le pourquoi-comment des choses, pourquoi l’on tracasse les Beaux Draps, pourquoi Vichy tique, pourquoi l’on se gratte, pourquoi l’on attend, pourquoi l’on pleure, pourquoi l’on rit…

Je le sais, moi, très bien aussi. Et ce n’est pas drôle tous les jours. Aussi d’habitude je me tais, je ne veux pas attrister personne, mais comme aujourd’hui c’est dimanche, que les gens jouent sous mes fenêtres, aux boules, avec de petits bruits, que les enfants crient dans la rue, que le printemps fait tout sortir, monter au cimetière les familles, je vous livre ma petite idée à son prix tout juste, cher Combelle, en toute amitié, modestie, et bien sincèrement.

Chose promise, chose due !

Louis-Ferdinand Céline. Écrits de guerre.