Louis-Ferdinand Céline. Au pilori.

10 septembre 1942


 Cher Lestandi,

Vous me demandez pourquoi je n’écris plus ? Vous êtes bien aimable. Ma réponse est simple. Ce qui est écrit est écrit. Jamais de redites. Ce qu’il faut écrire, rien de plus, au juste moment. Le moment passé, le danger passé, place aux commerçants ! Aux chiens et aux moutons ! Aux vendeurs de tout ! Aux bêleurs en tout ! Il faut de tout pour faire un monde ! …

Il faut quelques écrivains, et puis il faut des négociants, et puis quantité de chiens, et encore plus de moutons. Que la troupaille aboye et bêle! Il faut des diffamateurs, des bourriques, des innommables. J’en ai toujours, pour ma part, une bonne meute au cul. Que ce soit sous Blum, Daladier, Monseigneur Zazou ou Laval, leur nombre est à peu près constant. Si je devais leur botter le derrière, je marcherais nu- pieds depuis toujours. Chétifs, chafoins, cafouilleux, je les vois débuter, partir, et puis prospérer, resplendir, 1’écuelle aidant, pontifier. Ainsi va la vie.

J’en ai connu d’extraordinaires, le Juif Sampaix parmi tant d’autres, diabolique d’astuce. Il me réclamait au poteau chaque matin (dessin par Cabrol), sur quatre colonnes dans L’Humanité (un million de lecteurs). Il m’avait vu, de ses yeux vu, porter cher Bailby (!) bras-dessus, bras-dessous avec Darquier, mon plan détaillé de révolution nazie pour la banlieue parisienne. Une paille !

Ceci se passait sous Mandel. Je sortais de correctionnelle. Il citait même, pour l’affolement de ses lecteurs, des passages entiers de ce document pépère. Quel texte ! à faire fusiller tous les « rapprochistes » d’Europe pendant trois, quatre siècles à venir. Comme il est normal lorsqu’on se paye de tant d’audace, que l’on chatouille de tels destins (tous les Celtes me comprendront), ce Sampaix devait mal finir, – même la juiverie a ses limites, – ce Sampaix finit fusillé.

Je me comprends.

J’encourage toujours la diffamation, je l’aime. C’est ainsi que se confectionnent, je trouve, tout à fait spontanément, les plus solides poteaux et les plus courtes cordes.

Il est un petit clan actuel, il grossira, l’écuelle copieuse, qui me veut soudain devenu anti-allemand et le va chuchoter partout, et pour mieux m’accabler encore anarchiste.

« Anarchiste » est un bon poignard, toujours facile à placer. 

Le mot suffit, il enfonce. Revanche des larbins. Lâcheté, sueur froide, pétante de tickets, et faux !

Céline n’est pas « constructif ». Constructif avec quoi ? Avec ces cacas ? Pensez-donc ! Vive ce petit clan ! Il me botte ! Tout fait charogne dans cette racaille ! Juifs, antisémites, vieux Maçons, indicateurs de partout, jeunes ratés, soupirants du Front popu, camouflés de tout, marchands d’étiquettes…

Ah! me supprimer! Quel rêve! Place nette! Pensez donc, un tel témoin! Les rats dansent d’avance! Quelle volupté! Un buveur d’eau! La mémoire elle-même! Le Commandeur ! la Statue ! Depuis 36 que l’on me cherche ! M’aurait-on trouvé ?

Ah ! pas encore, chers crapauds ! J’ai pris à tous vos poids, sous Blum ! Hardi, mignons ! Et sous Patenôtre ! Et sous Prouvost ! Ma collection est complète ! Allez-y, petits ! Chargez ! Du cran ! Je vous pèserai tous encore ! Dans votre petite boîte ! Au petit jour pas très lointain.

Je vous trouve encore un peu maigres.

Ah ! les beaux temps de Kérillis ! Quels mauvais conseils l’emportèrent ? J’y songe ! Quelle situation serait sienne en ce moment? Quel « collaborateur » maison! Quelles relations européennes ! Quel Européen !

Je connais des « Européens » qui ne lui vont pas à la cheville pour l’invention et la fripouille, même des ex- membres de la L.I.C.A., même des francs-maquereaux de toujours (je possède la liste.) Demain, je les vois tous racistes ; ils le sont déjà, les mêmes. Racistes avec qui? Mais avec les Juifs, parbleu ! Camouflés à peine, d’une nouvelle teinte, l’aryano-juive. La grande trouvaille, l’inédite !

Nouveau conformisme, nouveaux chiens. Antisémitisme d’Etat à 90 % youtre, bienséant, conforme, mesuré. Le conformisme mène à tout, et puis au retour de Lecache. Lecache l’Attendu, puis Blum. J’en connais qui tiennent le pavé, magnifiquement adulés, collaborateurs officiels, quasi- dieux, et qui furent, à quelques saisons, pistoléros à Barcelone, idoles dansantes aux massacres !

Rien n’est impossible !

« Tel » vieux clown nous inflige une Histoire de France, maçonne et sémite, j’imagine. Pourrait-il faire mieux ? Grand ami de Bernard Lecache, grand protecteur du Tout-Métèque, grand conférencier en Loge, membre d’honneur de la L.I.C.A. ? Il s’agit bien, assurément, d’un tribut d’hommage, au terme d’une fameuse carrière. Trois batteries pour la galipette ! la mystique est en bonne voie ! Déjà, toute la presse jubile, exulte, frétille de volupté ! « Tel » se croise ! France est sauvée ! J’attends que son oeuvre figure au programme de toutes les écoles, avec commentaires de Reynaud.

Tout se voit, cher Lestandi, sauf le temps remonter son cours. Il se fait tard à ma pendule. Il est permis à l’honnête homme de perdre dix minutes, aux chiens, pas davantage. Distraction.

N’est-ce point déjà gaspillage, 720 battements de cœur, et de cœur loyal, perdus à l’étrille, à la verge, de ce quarteron de puants, gratteux pustuleux à susuque ?

Allons, Lestandi ! A la pêche !

Je ne me gêne pas avec vous.

Je ne me gêne avec personne.

D’ailleurs, je peux me permettre certaines libertés. J’ai payé ce droit fort cher, en temps opportun, à la 12° Chambre. Nous sommes assez peu dans ce cas.

« Collaborateur » ardent, certes, mais libre, absolument LIBRE, et non salarié de la chose, je suis chatouilleux sur ce point.

Tenant, Dieu merci, d’une race qui donne et ne reçoit jamais. Telle est ma loi, et je n’observe que la mienne. L’anarchie, toujours.

On me fait volontiers grief de bouder les assemblées… Je n’y rencontre que des Juifs… On m’y trouve mal habillé… N’est-ce pas, Monsieur Ménard ?

Je boude, paraît-il, la Légion…

Merde! N’étais-je point tout le premier à la réclamer sous Blum ?

Et le mariage franco-allemand? Et l’armée franco- allemande ? A l’écrire, à le hurler pour 100.000 lecteurs ? Et le président de la 12° ? (qui m’en dit ce qu’il en pensait).

Combien de ces rutilants membres du fameux Comité d’honneur peuvent en dire autant ?

Une thune !

Vais-je me rabâcher? Suis-je à ce point gâteux pour écrire sous moi ?

Au surplus, à parler tout net, recruter n’est point mon fait. On y va ou on n’y va pas… La vaillance ne se prêche pas, elle se montre et se démontre par le sacrifice personnel. Ni plus ni moins.

L’horreur des paroles héroïques! Si l’on possède un alibi, quelque varice, est-ce là très valable raison pour pétuler de la trompette entre chambrière et tilleul ?

Et si l’on gambille, juvénile, fredain du jarret, dépêcher les autres à la pipe, est-ce gaulois ?

Je me le demande.

La viande d’autrui, quelle vilaine dette !…

Décence ! un 75 % vous parle, sait ce qu’il dit. Nous, qui avons connu Barrès, Viviani, Poincaré, Cherfils et, plus tard, Gallus ! Bidou ! Quels souvenirs ! Quels laids fantômes ! Dieu me garde de les rejoindre !

Ah ! qu’il est donc difficile de faire apprécier la pudeur, par les temps qui courent, où l’Obscénité tient bazar, où tout l’Olympe racole au Cirque !

Byzance, ami ! Byzance !

Nous méritons Timochenko et ses hordes kirghises ! 

Occasion perdue !

Qui donc nous opérera ? De quelle technique ? Quelle incision ? L’Avenir est tout opératoire.

Tout ceci, d’ailleurs, est écrit. Nous sommes parvenus au Verseau tout récemment. Nous allons changer de régime pour au moins deux mille bonnes années.

Bouleversement de fond en comble dans les mœurs et dans les Etats. Nous allons changer de tout ! Et de religion !

Voyer que je suis averti ! Partez tranquillement à la pêche. J’irai peut-être vous y rejoindre.

Ami, notre saison s’avance !

Nous entrons dans un autre monde demi-morts déjà, si j’ose dire, de fatigue.

Caron nous doit un petit coin.

Une friture du Styx !

Non, je ne serai jamais triste, mort ou vivant. L’âme légère, je vous salue !

Louis-Ferdinand Céline. Écrits de guerre.