Louis-Ferdinand Céline. « Le Goéland » (Lettre au poète breton Théophile Briant).

Février 1944


Saint-Malo

Le quatrième an d’Apocalypse.

Mon cher Théo !

Puisque les poètes ont retrouvé leur Duc, Briant-le- Prodigieux, et leur patrie Goélane aux marches de l’Atlantide, permets que je m’inquiète des archives sauvées…

Depuis des ans déjà, j’erre, je quière et je fouille et ne laisse de jour et de nuit à mander… Les Légendes et Le Braz et la Mort où sont-ils ?… Puis-je les obtenir au prix d’or et de sang ?

L’écho est muet, Théo ! Les libraires sont hostiles, Le Braz est inconnu, les vélins hors de cours, les héritiers atroces, l’éditeur sous les flots… Le temps, la mer, le vent, les protêts, leurs sorcières, la horde des malheurs, la fatigue et la honte ont englouti nos rires, nos tendresses et nos chants et Le Braz et sa lyre… et le moindre feuillet du plus celtique message.

Rien n’est à retrouver… C’est le complot aux ombres et le maudit en rage aux bribes de nos âmes !…

Au secours, Théophile, les Légendes se meurent ! mieux qu’Artus sommeillent et ne reparleront plus ! Au combat Gwenchlann barde aux larmes de feu! Accours et tes crapauds! Les charniers sont ouverts! au trépas de vingt siècles les bourreaux roulent et cuvent ! mufles et goinfres au massacre chancellent sous les armes ! Bientôt le moment rouge et la foudre du monde !

Saccage !

Aux dédains et l’oubli vengeance du Poème ! 

A toi.

Louis-Ferdinand Céline. Écrits de guerre.