Des rites initiatiques.

Nous avons déjà, dans ce qui précède, été amené presque continuellement à faire allusion aux rites, car ils constituent l’élément essentiel pour la transmission de l’influence spirituelle et le rattachement à la « chaîne » initiatique, si bien qu’on peut dire que, sans les rites, il ne saurait y avoir d’initiation en aucune façon. Il nous faut revenir encore sur cette question des rites pour préciser certains points particulièrement importants ; il est d’ailleurs bien entendu que nous ne prétendons point traiter ici complètement des rites en général, de leur raison d’être, de leur rôle, des diverses espèces en lesquelles ils se divisent, car c’est là encore un sujet qui demanderait à lui seul un volume tout entier.

Il importe de remarquer tout d’abord que la présence des rites est un caractère commun à toutes les institutions traditionnelles, de quelque ordre qu’elles soient, exotériques aussi bien qu’ésotériques, en prenant ces termes dans leur sens le plus large comme nous l’avons déjà fait précédemment. Ce caractère est une conséquence de l’élément « non-humain » impliqué essentiellement dans de telles institutions, car on peut dire que les rites ont toujours pour but de mettre l’être humain en rapport, directement ou indirectement, avec quelque chose qui dépasse son individualité et qui appartient à d’autres états d’existence ; il est d’ailleurs évident qu’il n’est pas nécessaire dans tous les cas que la communication ainsi établie soit consciente pour être réelle, car elle s’opère le plus habituellement par l’intermédiaire de certaines modalités subtiles de l’individu, modalités dans lesquelles la plupart des hommes sont actuellement incapables de transférer le centre de leur conscience. Quoi qu’il en soit, que l’effet soit apparent ou non, qu’il soit immédiat ou différé, le rite porte toujours son efficacité en lui-même, à la condition, cela va de soi, qu’il soit accompli conformément aux règles traditionnelles qui assurent sa validité, et hors desquelles il ne serait plus qu’une forme vide et un vain simulacre ; et cette efficacité n’a rien de « merveilleux » ni de « magique », comme certains le disent parfois avec une intention manifeste de dénigrement et de négation, car elle résulte tout simplement des lois nettement définies suivant lesquelles agissent les influences spirituelles, lois dont la « technique » rituelle n’est en somme que l’application et la mise en œuvre.

Cette considération de l’efficacité inhérente aux rites, et fondée sur des lois qui ne laissent aucune place à la fantaisie ou à l’arbitraire, est commune à tous les cas sans exception ; cela est vrai pour les rites d’ordre exotérique aussi bien que pour les rites initiatiques, et, parmi les premiers, pour les rites relevant de formes traditionnelles non religieuses aussi bien que pour les rites religieux. Nous devons rappeler encore à ce propos, car c’est là un point des plus importants, que, comme nous l’avons déjà expliqué précédemment, cette efficacité est entièrement indépendante de ce que vaut en lui-même l’individu qui accomplit le rite ; la fonction seule compte ici, et non l’individu comme tel ; en d’autres termes, la condition nécessaire et suffisante est que celui-ci ait reçu régulièrement le pouvoir d’accomplir tel rite ; peu importe qu’il n’en comprenne pas vraiment la signification, et même qu’il ne croie pas à son efficacité, cela ne saurait empêcher le rite d’être valable si toutes les règles prescrites ont été convenablement observées.

Cela étant dit, nous pouvons en venir à ce qui concerne plus spécialement l’initiation, et nous noterons d’abord, à cet égard, que son caractère rituel met encore en évidence une des différences fondamentales qui la séparent du mysticisme, pour lequel il n’existe rien de tel, ce qui se comprend sans peine si l’on se reporte à ce que nous avons dit de son « irrégularité ». On sera peut-être tenté d’objecter que le mysticisme apparaît parfois comme ayant un lien plus ou moins direct avec l’observance de certains rites ; mais ceux-ci ne lui appartiennent nullement en propre, n’étant rien de plus ni d’autre que les rites religieux ordinaires ; et d’ailleurs ce lien n’a aucun caractère de nécessité, car, en fait, il est loin d’exister dans tous les cas, tandis que, nous le répétons, il n’y a pas d’initiation sans rites spéciaux et appropriés. L’initiation, en effet, n’est pas, comme les réalisations mystiques, quelque chose qui tombe d’au delà des nuages, si l’on peut dire, sans qu’on sache comment ni pourquoi ; elle repose au contraire sur des lois scientifiques positives et sur des règles techniques rigoureuses ; on ne saurait trop insister là-dessus, chaque fois que l’occasion s’en présente, pour écarter toute possibilité de malentendu sur sa véritable nature.

Quant à la distinction des rites initiatiques et des rites exotériques, nous ne pouvons que l’indiquer ici assez sommairement, car, s’il s’agissait d’entrer dans le détail, cela risquerait de nous entraîner fort loin ; il y aurait lieu, notamment, de tirer toutes les conséquences du fait que les premiers sont réservés et ne concernent qu’une élite possédant des qualifications particulières, tandis que les seconds sont publics et s’adressent indistinctement à tous les membres d’un milieu social donné, ce qui montre bien que, quelles que puissent être parfois les similitudes apparentes, le but ne saurait être le même en réalité. En fait, les rites exotériques n’ont pas pour but, comme les rites initiatiques, d’ouvrir à l’être certaines possibilités de connaissance, ce à quoi tous ne sauraient être aptes : et, d’autre part, il est essentiel de remarquer que, bien que nécessairement ils fassent aussi appel à l’intervention d’un élément d’ordre supra-individuel, leur action n’est jamais destinée à dépasser le domaine de l’individualité. Ceci est très visible dans le cas des rites religieux, que nous pouvons prendre plus particulièrement pour terme de comparaison, parce qu’ils sont les seuls rites exotériques que connaisse actuellement l’Occident : toute religion se propose uniquement d’assurer le « salut » de ses adhérents, ce qui est une finalité relevant encore de l’ordre individuel, et, par définition en quelque sorte, son point de vue ne s’étend pas au-delà ; les mystiques eux-mêmes n’envisagent toujours que le « salut » et jamais la « Délivrance », tandis que celle-ci est, au contraire, le but dernier et suprême de toute initiation.

Un autre point d’une importance capitale est le suivant : l’initiation, à quelque degré que ce soit, représente pour l’être qui l’a reçue une acquisition permanente, un état que, virtuellement ou effectivement, il a atteint une fois pour toutes, et que rien désormais ne saurait lui enlever. Nous pouvons remarquer qu’il y a là encore une différence très nette avec les états mystiques, qui apparaissent comme quelque chose de passager et même de fugitif, dont l’être sort comme il y est entré, et qu’il peut même ne jamais retrouver, ce qui s’explique par le caractère « phénoménique » de ces états, reçus du dehors, en quelque sorte, au lieu de procéder de l’« intériorité » même de l’être. De là résulte immédiatement cette conséquence, que les rites d’initiation confèrent un caractère définitif et ineffaçable ; il en est d’ailleurs de même, dans un autre ordre, de certains rites religieux, qui, pour cette raison, ne sauraient jamais être renouvelés pour le même individu, et qui sont par là même ceux qui présentent l’analogie la plus accentuée avec les rites initiatiques, à tel point qu’on pourrait, en un certain sans, les considérer comme une sorte de transposition de ceux-ci dans le domaine exotérique.

Une autre conséquence de ce que nous venons de dire, c’est ceci, que nous avons déjà indiqué en passant, mais sur quoi il convient d’insister un peu plus : la qualité initiatique, une fois qu’elle a été reçue, n’est nullement attachée au fait d’être membre actif de telle ou telle organisation ; dès lors que le rattachement à une organisation traditionnelle a été effectué, il ne peut être rompu par quoi que ce soit, et il subsiste alors même que l’individu n’a plus avec cette organisation aucune relation apparente, ce qui n’a qu’une importance tout à fait secondaire à cet égard. Cela seul suffirait, à défaut de toute autre considération, à montrer combien les organisations initiatiques diffèrent profondément des associations profanes, auxquelles elles ne sauraient être assimilées ou même comparées en aucune façon : celui qui se retire d’une association profane ou qui en est exclu n’a plus aucun lien avec elle et redevient exactement ce qu’il était avant d’en faire partie ; au contraire, le lien établi par le caractère initiatique ne dépend en rien de contingences telles qu’une démission ou une exclusion, qui sont d’ordre simplement « administratif », comme nous l’avons déjà dit, et n’affectent que les relations extérieures ; et, si ces dernières sont tout dans l’ordre profane, où une association n’a rien d’autre à donner à ses membres, elles ne sont au contraire dans l’ordre initiatique qu’un moyen tout à fait accessoire, et nullement nécessaire, relativement aux réalités intérieures qui seules importent véritablement. Il suffit, pensons-nous, d’un peu de réflexion pour se rendre compte que tout cela est d’une parfaite évidence ; ce qui est étonnant, c’est de constater, comme nous en avons eu maintes fois l’occasion, une méconnaissance à peu près générale de notions aussi simples et aussi élémentaires.


René Guénon. Aperçus sur l’initiation.