« Fidèles d’Amour » et « Cours d’Amour ».

Les recherches sur les « Fidèles d’Amour », continuent à donner lieu, en Italie, à d’intéressants travaux : M. Alfonso Ricolfi, qui avait déjà fait paraître divers articles sur ce sujet, vient de publier une étude que d’autres doivent suivre, et où il affirme son intention de reprendre l’œuvre laissée inachevée par Luigi Valli. Peut-être le fait-il, cependant, avec quelque timidité, car il estime que celui-ci a « exagéré » sur certains points, notamment en refusant une existence réelle à toutes les femmes chantées par les poètes se rattachant aux « Fidèles d’Amour », à l’opposé de l’opinion la plus communément admise ; mais, à vrai dire, cette question a sans doute moins d’importance qu’il ne semble le croire, du moins quand on se place en dehors d’un point de vue de simple curiosité historique, et n’affecte en rien la véritable interprétation. Il n’y a rien d’impossible, en effet, à ce que certains, désignant par un nom féminin la Sagesse divine, aient adopté, à titre purement symbolique, le nom d’une personne ayant vécu réellement, et même il peut y avoir à cela au moins deux raisons : d’abord, comme nous le disions encore dernièrement, n’importe quoi peut, selon la nature des individus, être l’occasion et le point de départ d’un développement spirituel, et cela peut être vrai d’un amour terrestre aussi bien que de toute autre circonstance (d’autant plus qu’il ne faut pas oublier que ce à quoi nous avons affaire ici peut en somme être caractérisé comme une voie de Kshatriya) ; ensuite, le véritable sens de la désignation ainsi employée n’en était que plus difficilement pénétrable pour les profanes, qui s’en tenaient naturellement à la lettre, et cet avantage, quoique d’ordre contingent, n’était peut-être pas entièrement négligeable.

Cette remarque nous amène à envisager un autre point qui a avec celui-là des rapports assez étroits : M. Ricolfi estime qu’il faut distinguer entre « Cours d’Amour » et « Cours d’amour » ; et cette distinction n’est pas, comme on pourrait le croire à première vue, une simple subtilité. En effet, il faut entendre par « Cour d’Amour » une assemblée symbolique présidée par l’Amour lui-même personnifié, tandis qu’une « Cour d’amour » est seulement une réunion humaine, constituant une sorte de tribunal appelé à se prononcer sur des cas plus ou moins complexes ; que ces cas aient d’ailleurs été réels ou supposés, ou, en d’autres termes, qu’il se soit agi d’une juridiction effective ou d’un simple jeu (et il a pu en fait y avoir l’un et l’autre), peu importe au point de vue où nous nous plaçons. Les « Cours d’amour », si vraiment elles ne s’occupaient que de questions concernant l’amour profane, n’étaient point les assemblées des véritables « Fidèles d’Amour » (à moins pourtant que ceux-ci n’aient pris parfois extérieurement cette apparence pour mieux se dissimuler) ; mais elles ont pu en être une imitation et comme une parodie, née de l’incompréhension des non-initiés, de même qu’il y avait incontestablement, à la même époque, des poètes profanes qui, célébrant dans leurs vers des femmes réelles, n’y mettaient rien de plus que le sens littéral. De même encore, à côté des véritables alchimistes, il y avait des « souffleurs » ; là aussi, il faut se garder de toute confusion entre les uns et les autres, et ce n’est pas toujours facile sans un examen approfondi, puisque, extérieurement, leur langage peut être le même ; et cette confusion même, dans ce cas comme dans l’autre, a pu servir parfois à dérouter des recherches indiscrètes.

Mais ce qui serait inadmissible, c’est d’attribuer une sorte de priorité ou d’antériorité à ce qui n’est que contrefaçon ou dégénérescence ; et M. Ricolfi nous semble disposé à admettre trop facilement que le sens profond ait pu être comme surajouté après coup à quelque chose qui, au début, n’aurait eu qu’un caractère tout profane. À cet égard, nous nous contenterons de rappeler ce que nous avons dit bien souvent sur l’origine initiatique de toute science et de tout art, dont le caractère proprement traditionnel n’a pu se perdre ensuite que par un effet de l’incompréhension dont nous parlions tout à l’heure ; d’ailleurs, supposer l’inverse, c’est admettre une influence du monde profane sur le monde initiatique, c’est-à-dire un renversement des véritables rapports hiérarchiques qui sont inhérents à la nature même des choses. Ce qui peut faire illusion, dans le cas présent, c’est que l’imitation profane a dû toujours être plus visible que la véritable organisation des « Fidèles d’Amour », organisation que, du reste, il faudrait bien se garder de concevoir à la façon d’une « société », ainsi que nous l’avons déjà expliqué pour les organisations initiatiques en général : si elle peut paraître insaisissable à l’historien ordinaire, c’est là une preuve, non point de son inexistence, mais au contraire de son caractère vraiment sérieux et profond.

Un des principaux mérites du travail de M. Ricolfi est d’apporter de nouvelles indications en ce qui concerne l’existence des « Fidèles d’Amour » dans la France septentrionale ; et le poème peu connu de Jacques de Baisieux sur les Fiefs d’Amour (identifiés aux « fiefs célestes » par opposition aux « fiefs terrestres »), sur lequel il s’étend assez longuement, est particulièrement significatif à cet égard. Les traces d’une telle organisation sont assurément beaucoup plus rares dans cette région qu’en Languedoc et en Provence ; il ne faut pourtant pas oublier qu’il y eut, un peu plustard, le Roman de la Rose ; et, par ailleurs, d’étroits rapports avec la « Chevalerie du Graal » (à laquelle Jacques de Baisieux lui-même fait explicitement allusion) sont suggérés par le fait que Chrestien de Troyes traduisit l’Ars amandi d’Ovide, qui ainsi pourrait bien avoir également quelque signification autre que le sens littéral (et il n’y aurait point lieu de s’en étonner de la part de l’auteur des Métamorphoses). Assurément, tout est loin d’avoir été dit sur l’organisation de la « chevalerie errante », dont l’idée même se rattache à celle des « voyages » initiatiques ; nous ne pouvons, pour le moment, que rappeler tout ce qui a déjà été écrit ici sur ce dernier sujet ; et nous ajouterons seulement que l’expression de « chevaliers sauvages », signalée par M. Ricolfi, mériterait à elle seule toute une étude particulière.

Il y a aussi des choses assez étranges dans le livre d’André, chapelain du roi de France ; elles ont malheureusement échappé en grande partie à M. Ricolfi, qui en rapporte quelques-unes sans y voir rien d’extraordinaire. Ainsi, il y est dit que le palais de l’Amour s’élève « au milieu de l’Univers », que ce palais a quatre côtés et quatre portes ; la porte de l’Orient est réservée au dieu, et celle du Nord demeure toujours fermée. Or il y a ceci de remarquable : le Temple de Salomon, qui symbolise le « Centre du Monde », a aussi, d’après la tradition maçonnique, la forme d’un quadrilatère ou « carré long », et des portes s’ouvrent sur trois de ses côtés, celui du Nord seul n’ayant aucune ouverture ; s’il y a là une légère différence (absence de porte d’une part, porte fermée de l’autre), le symbolisme est exactement le même, le Nord étant ici le côté obscur, celui que n’éclaire pas la lumière du Soleil. De plus, l’Amour apparaît ici sous la forme d’un roi, portant sur la tête une couronne d’or ; n’est-ce pas ainsi que nous le voyons également représenté, dans la Maçonnerie écossaise, au grade de « Prince de Mercy », et ne peut-on pas dire qu’il est alors le « roi pacifique », ce qui est le sens même du nom de Salomon ? Il y a encore un autre rapprochement qui n’est pas moins frappant : dans divers poèmes et fabliaux, la « Cour d’Amour » est décrite comme composée entièrement d’oiseaux, qu’on voit y prendre la parole tour à tour ; or nous avons dit précédemment ce qu’il fallait entendre par la « langue des oiseaux » ; et serait-il admissible de ne voir qu’une pure coïncidence dans le fait que, comme nous l’avons indiqué, c’est précisément en connexion avec Salomon que, dans le Qorân, cette « langue des oiseaux » se trouve expressément mentionnée ? Ajoutons encore une autre remarque qui n’est pas sans intérêt non plus pour établir d’autres concordances : les principaux rôles, dans cette « Cour d’Amour », paraissent être généralement attribués au rossignol et au perroquet ; on sait l’importance donnée au rossignol dans la poésie persane, dont Luigi Valli a déjà signalé les points de contact avec celle des « Fidèles d’Amour » ; mais ce qu’on sait peut-être moins, c’est que le perroquet est le vâhana ou véhicule symbolique de Kâma, c’est-à-dire de l’Eros hindou ; tout cela n’est-il pas bien fait pour donner à réfléchir ? Et, pendant que nous en sommes à ce qui concerne les oiseaux, n’est-il pas curieux aussi que Francesco da Barberino, dans ses Documenti d’Amore, représente l’Amour lui-même avec des pieds de faucon ou d’épervier, l’oiseau emblématique de l’Horus égyptien, dont le symbolisme est en étroite relation avec celui du « Cœur du Monde » ?.

À propos de Francesco da Barberino, M. Ricolfi revient sur la figure dont nous avons déjà parlé , et où six couples de personnages disposés symétriquement et un treizième personnage androgyne au centre représentent assez visiblement sept degrés initiatiques ; si son interprétation diffère quelque peu de celle de Luigi Valli, ce n’est que sur des points de détail qui n’en changent nullement la signification essentielle. Il donne en outre la reproduction d’une seconde figure, représentation d’une « Cour d’Amour » où les personnages sont répartis sur onze gradins ; ce fait ne semble pas avoir attiré particulièrement son attention ; mais, si l’on veut bien se reporter à ce que nous avons dit ailleurs du rôle de ce nombre 11 chez Dante, en rapport avec le symbolisme de certaines organisations initiatiques, on en comprendra facilement toute l’importance. Il semble du reste que l’auteur des Documenti d’Amore n’ait pas été étranger même à certaines connaissances traditionnelles d’un genre assez spécial, comme l’explication du sens des mots par le développement de leurs éléments constitutifs ; en effet, qu’on lise attentivement cette phrase par laquelle il définit l’une des douze vertus auxquelles correspondent les douze parties de son ouvrage (et ce nombre aussi a sa raison d’être : c’est un zodiaque dont l’Amour est le Soleil), et que M. Ricolfi cite sans commentaire : « Docilitas, data novitiis notitia vitiorum, docet illos ab illorum vilitate abstinere » ; n’y a-t-il pas là quelque chose qui rappelle, par exemple, le Cratyle de Platon ».

Signalons encore, sans quitter Francesco da Barberino, une assez curieuse méprise de M. Ricolfi à propos de sa figure androgyne, qui est nettement hermétique et n’a absolument rien de « magique », car ce sont là deux choses tout à fait différentes ; il parle même à cet égard de « magie blanche », tandis qu’il voudrait voir de la « magie noire » dans le Rebis de Basile Valentin, à cause du dragon qui, comme nous l’avons déjà dit, représente tout simplement le monde élémentaire, et qui d’ailleurs est placé sous les pieds dudit Rebis, donc dominé par lui, et aussi, chose plus amusante, à cause de l’équerre et du compas, ceci pour des raisons qu’il n’est que trop facile de deviner, et qui relèvent assurément beaucoup plus des contingences politiques que de considérations d’ordre initiatique ! Et enfin, pour terminer, puisque M. Ricolfi semble avoir quelque doute sur le caractère ésotérique de la figure où, sous l’apparence d’une simple « lettre ornée », Francesco da Barberino s’est fait représenter en adoration devant la lettre I, précisons encore la signification de celle-ci, qui fut d’après Dante le premier nom de Dieu : elle désigne proprement l’« Unité divine » (et c’est d’ailleurs pourquoi ce nom est premier, l’unité de l’essence précédant nécessairement la multiplicité des attributs) ; en effet, non seulement elle est l’équivalent du iod hébraïque, hiéroglyphe du Principe, et lui-même principe de toutes les autres lettres de l’alphabet, et dont la valeur numérique 10 se ramène à l’unité (c’est l’unité développée dans le quaternaire : 1 + 2 + 3 + 4 = 10, ou le point central produisant par son expansion le cercle de la manifestation universelle) ; non seulement la lettre I elle-même représente l’unité dans la numération latine, en raison de sa forme de ligne droite, qui est la plus simple de toutes les formes géométriques (le point étant « sans forme ») ; mais encore, dans la langue chinoise, le mot signifie « unité », et Taï-i est la « Grande Unité », qui est représentée symboliquement comme résidant dans l’étoile polaire, ce qui est encore plein de signification, car, en revenant à la lettre I des alphabets occidentaux, on s’aperçoit que, étant une droite verticale, elle est par là même propre à symboliser l’« Axe du Monde», dont on connaît assez l’importance dans toutes les doctrines traditionnelles ; et ainsi ce « premier nom de Dieu » nous rappelle aussi l’antériorité du symbolisme « polaire » par rapport au symbolisme « solaire ».

Naturellement, nous avons surtout insisté ici sur les points où les explications de M. Ricolfi sont le plus manifestement insuffisantes, car nous pensons que c’est là ce qu’il y a de plus utile ; mais il va de soi qu’il serait injuste de faire grief à des spécialistes de l’« histoire littéraire », que rien n’a préparés à aborder le domaine ésotérique, de manquer des données nécessaires pour discerner et interpréter correctement tous les symboles initiatiques. Il faut au contraire reconnaître le mérite qu’il y a de leur part à oser aller à l’encontre d’opinions officiellement admises et d’interprétations antitraditionnelles imposées par l’esprit profane qui domine le monde moderne, et leur savoir gré de mettre à notre disposition, en exposant impartialement le résultat de leurs recherches, des documents dans lesquels nous pouvons trouver ce qu’eux-mêmes n’y ont pas vu ; et nous ne pouvons que souhaiter de voir paraître encore bientôt d’autres travaux du même genre apportant de nouvelles lueurs sur la question si mystérieuse et si complexe des organisations initiatiques du moyen âge occidental.


René Guénon. Aperçus sur l’ésotérisme chrétien.