L’homme de cour (CCXCVI – CCC).

CCXCVI

L’homme de prix et de qualités majestueuses.

Les grandes qualités font les grands hommes ; une seule de celles-là est équivalente à toutes les médiocres ensemble. Autrefois, un homme se piquait de n’avoir rien que de grand chez lui, même jusqu’aux plus communs ustensiles. À plus forte raison un grand personnage doit-il faire en sorte que toutes les perfections de son esprit soient grandes. Comme tout est immense et infini en Dieu, tout doit être grand et majestueux dans un héros ; toutes ses actions, et même toutes ses paroles, doivent être revêtues d’une majesté transcendante.


CCXCVII

Faire tout, comme si l’on avait des témoins.

C’est un homme digne de considération que celui qui considère qu’on le regarde, ou qu’on le regardera. Il sait que les parois écoutent, et que les méchantes actions crèveraient plutôt que de ne pas sortir. Lors même qu’il est seul, il fait comme s’il était en la présence de tout le monde, parce qu’il sait que tout se saura. Il regarde comme des témoins présents ceux qui, par leur découverte, le seront après. Celui-là ne craignait point que ses voisins tinssent registre de tout ce qu’il faisait dans sa maison, qui désirait que tout le monde le vît.


CCXCVIII

L’esprit fécond, le jugement profond, et le goût fin.

Ces trois choses font un prodige, et sont le plus grand don de la libéralité divine. C’est un grand avantage de concevoir bien, et encore un plus grand de bien raisonner, et surtout d’avoir un bon entendement. L’esprit ne doit pas être dans l’épine du dos, ce qui le rendrait plus pénible qu’aigu. Bien penser, c’est le fruit de l’être raisonnable. À vingt ans, la volonté règne ; à trente, l’esprit ; à quarante, le jugement. Il y a des esprits qui, comme les yeux du lynx, jettent d’eux- mêmes la lumière, et qui sont plus intelligents quand l’obscurité est plus grande. Il y en a d’autres qui sont d’impromptu, lesquels donnent toujours dans ce qui est le plus à propos. Il leur vient toujours beaucoup, et tout bon ; fécondité très heureuse ; mais un bon goût assaisonne toute la vie.


CCXCIX

Laisser avec la faim.

Il faut laisser les gens avec le nectar sur les lèvres. Le désir est la mesure de l’estime. Jusque dans la soif du corps, c’est une finesse de bon goût que de la provoquer, et de ne la contenter jamais entièrement. Le bon est doublement bon lorsqu’il y en a peu. Le rabais est grand à la seconde fois. La jouissance trop pleine est dangereuse, car elle est cause que l’on méprise la plus haute perfection. L’unique règle de plaire est de trouver un appétit que l’on a laissé affamé. S’il le faut provoquer, que ce soit plutôt par l’impatience du désir, que par le dégoût de la jouissance. Une félicité qui coûte de la peine, contente doublement.


CCC

Enfin, être saint.

C’est dire tout en un seul mot. La vertu est la chaîne de toutes les perfections, et le centre de toute la félicité. Elle rend l’homme prudent, attentif, avisé, sage, vaillant, retenu, intègre, heureux, plausible, véritable, et héros en tout. Trois S le font heureux : la santé, la sagesse, la sainteté. La vertu est le soleil du petit monde, et a la bonne conscience pour hémisphère. Elle est si belle, qu’elle gagne la faveur du ciel et de la terre. Il n’y a rien d’aimable qu’elle, ni de haïssable que le vice. La vertu est une chose tout-à-bon, tout le reste n’est qu’une moquerie. La capacité et la grandeur se doivent mesurer sur la vertu, et non pas sur la fortune. La vertu n’a besoin que d’elle-même, elle rend l’homme aimable durant sa vie, et mémorable après sa mort.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.