L’homme de cour (CCXCI – CCXCV).

CCXCI

Savoir faire une tentative.

Que l’adresse de 1’homme judicieux contrepèse la retenue de l’homme fin. Il faut un grand jugement pour mesurer celui d’autrui. Il vaut bien mieux connaître le caractère des esprits, que la vertu des herbes et des pierres ; c’est là un des plus grands secrets de la vie. L’on connaît les métaux au son, et les personnes au parler. L’intégrité se reconnaît aux paroles, mais encore plus aux effets. C’est ici qu’il est besoin de beaucoup de pénétration, de circonspection, et de précaution.


CCXCII

Être au-dessus, et non au-dessous de son emploi.

Quelque grand que soit le poste, celui qui le tient doit se montrer encore plus grand. Un homme qui a de quoi fournir, va toujours en croissant, et en se signalant davantage dans ses emplois ; au lieu que celui qui a le cœur étroit, se trouve bientôt arrêté, et est enfin réduit à ne pouvoir remplir ses obligations, ni soutenir sa réputation. Auguste se piquait d’être plus grand homme que grand prince. C’est ici qu’il sert beaucoup d’avoir du cœur, et une confiance raisonnable en soi-même.


CCXCIII

De la maturité.

Elle éclate dans l’extérieur, mais encore plus dans les mœurs. La gravité matérielle rend l’or précieux, et la gravité morale la personne. Cette gravité est l’ornement des qualités, par la vénération qu’elle leur attire. L’extérieur de l’homme est la façade de l’âme. La maturité n’est pas une sotte contenance, ni une affectation de gestes précieux, comme le disent les étourdis ; mais une autorité mesurée. Elle parle par sentences, et agit toujours à propos. Elle suppose un homme fait, c’est-à-dire qui tient autant du grand personnage que de l’homme mûr. Dès que l’homme cesse d’être enfant, il commence d’être grave, et de se faire valoir.


CCXCIV

Se modérer dans ses opinions.

Chacun juge selon son intérêt, et abonde en raisons dans tout ce que son appréhension lui représente. La plupart des hommes font céder la raison à la passion. De deux personnes qui sont d’avis contraire, l’une et l’autre présume que la raison est de son côté ; mais elle, qui est toujours fidèle, n’a jamais été à deux visages. C’est au sage de réfléchir sur un point si délicat ; et par son doute il corrigera l’entêtement des autres. Qu’il se mette quelquefois du côté de son adversaire, pour examiner sur quoi il se fonde ; cela fera qu’il ne le condamnera pas, ni qu’il ne se donnera pas lui-même si facilement cause gagnée.


CCXCV

Faire, sans faire l’homme d’affaires.

Ceux qui en ont le moins sont ceux qui veulent en paraître accablés ; ils font mystère de tout, et encore avec le plus grand froid du monde. Ce sont des caméléons d’applaudissement, mais de qui chacun rit à gorge déployée. La vanité a toujours été insupportable, mais ici elle est bafouée. Ces petites fourmis d’honneur vont mendiant la gloire des grands exploits. Montre le moins que tu pourras tes plus éminentes qualités. Contente-toi de faire, et laisse aux autres de le dire. Donne tes belles actions, mais ne les vends point. Il ne faut jamais louer des plumes d’or pour les faire écrire sur de la boue, qui est choquer tout ce qu’il y a de gens sages. Pique-toi plutôt d’être un héros que de le paraître.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.