L’homme de cour (CCLXXXVI – CCXC).

CCLXXXVI

Ne se pas laisser obliger entièrement, ni par toutes sortes de gens.

Car ce serait devenir l’esclave commun. Les uns sont nés plus heureux que les autres : les premiers pour faire du bien, et les seconds pour en recevoir. La liberté est plus précieuse que tout don, et c’est la perdre que de recevoir. Il vaut mieux tenir les autres dans la dépendance, que de dépendre d’un seul. La souveraineté n’a point d’autre commodité que de pouvoir faire plus de bien. Surtout, garde-toi de tenir aucune obligation pour faveur ; sois persuadé que le plus souvent l’on ne cherchera à t’obliger que pour t’engager.


CCLXXXVII

N’agir jamais durant la passion.

Autrement, on gâtera tout. Que celui qui n’est pas à soi se garde bien de rien faire par soi, car la passion bannit toujours la raison ; qu’il substitue pour lors un médiateur prudent, lequel sera tel, s’il est sans passion. Ceux qui voient jouer les autres jugent mieux que ceux qui jouent, parce qu’ils ne se passionnent pas. Quand on se sent de l’émotion, la retenue doit battre la retraite, de peur de s’échauffer davantage la bile ; car alors tout se ferait violemment, et par quelques moments de furie, l’on s’apprêterait le sujet d’un long repentir et d’un grand murmure.


CCLXXXVIII

Vivre selon l’occasion.

Soit l’action, soit le discours, tout doit être mesuré au temps. Il faut vouloir quand on le peut ; car ni la saison, ni le temps n’attendent personne. Ne règle point ta vie sur des maximes générales, si ce n’est en faveur de la vertu ; ne prescris point de lois formelles à ta volonté, car tu seras dès demain forcé de boire de la même eau que tu méprises aujourd’hui. L’impertinence de quelques-uns est si paradoxe, qu’elle va jusqu’à prétendre que toutes les circonstances d’un projet s’ajustent à leur manie, au lieu de s’accommoder eux- mêmes aux circonstances. Mais le sage sait que le nord de la prudence consiste à se conformer au temps.


CCLXXXIX

Ce qui discrédite davantage un homme, est de montrer qu’il est homme.

On cesse de le tenir pour divin, sitôt qu’on s’aperçoit qu’il tient beaucoup de l’homme. La légèreté est le plus grand contrepoids de la réputation. Comme l’homme grave passe pour plus qu’un homme, de même l’homme léger passe pour moins qu’un homme. Nul vice ne décrédite tant que la légèreté, d’autant qu’elle s’oppose en face à la gravité. L’homme léger ne saurait être substantiel, et surtout s’il est vieux, attendu que son âge exige plus de prudence. Et quoique ce défaut soit si commun, il ne laisse pas d’être étrangement décrié dans chaque particulier.


CCXC

C’est un bonheur de joindre l’estime avec l’affection.

Pour être respecté, il ne faut pas être trop aimé ; l’amour est plus hardi que la haine ; l’affection et la vénération ne s’accordent guère ensemble : et quoiqu’il ne faille pas être trop craint, il n’est pas bon d’être trop aimé. L’amour introduit la familiarité, et à mesure que celle-ci entre, l’estime sort. Il vaut mieux être aimé avec respect qu’avec tendresse ; tel est l’amour que demandent les grands hommes.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.