L’homme de cour (CCLXXI – CCLXXV).

CCLXXI

Que celui qui sait peu dans sa profession s’en tienne toujours au plus certain.

Car s’il ne passe pas pour subtil, il passera du moins pour solide. Celui qui sait peut s’engager, et faire à sa fantaisie ; mais de savoir peu, et de risquer, c’est un précipice volontaire. Tiens toujours la main droite ; ce qui est autorisé ne saurait manquer. À peu de savoir, chemin royal ; et encore la sûreté vaut mieux que la singularité, tant pour le savant que pour l’ignorant.


CCLXXII

Vendre les choses à prix de courtoisie.

C’est le moyen d’obliger davantage. La demande de l’intéressé n’égalera jamais la bonne grâce à donner d’un cœur généreux, obligé. La courtoisie ne donne pas, mais elle engage, et la galanterie est ce qui rend l’obligation plus grande. Rien ne coûte plus cher à un homme de bien que ce qu’on lui donne galamment ; c’est le lui vendre deux fois, et à deux prix différents, l’un de ce que vaut la chose, et l’autre de ce que vaut la bonne grâce. Mais il est vrai que la galanterie n’est pas une marchandise à l’usage des coquins, parce qu’ils n’entendent rien au savoir-vivre.


CCLXXIII

Connaître à fond le caractère de ceux avec qui l’on traite.

L’effet est bientôt connu, quand on connaît la cause ; on le connaît premièrement en elle, et puis en son motif. Le mélancolique augure toujours des malheurs, et le médisant des fautes. Tout le pire s’offre toujours à leur imagination ; et comme ils ne voient point le bien présent, ils annoncent le mal qui pourrait arriver. L’homme prévenu de passion parle toujours un langage différent de ce que sont les choses, la passion parle en lui, et non pas la raison ; chacun juge selon son caprice ou son humeur, et pas un selon la vérité. Apprends donc à déchiffrer un faux-semblant, et à épeler les caractères du cœur. Étudie-toi à connaître celui qui rit toujours sans raison et celui qui ne rit jamais à faux. Défie-toi d’un grand questionneur, comme d’un imprudent ou d’un espion. N’attends presque rien de bon de ceux qui ont quelque défaut naturel au corps ; car ils ont coutume de se venger de la nature, en lui faisant aussi peu d’honneur qu’elle leur en a fait. D’ordinaire la sottise est à proportion de la beauté.


CCLXXIV

Avoir le don de plaire.

C’est une magie politique de courtoisie, c’est un crochet galant, duquel on doit se servir plutôt à attirer les cœurs qu’à tirer du profit, ou plutôt à toutes choses. Le mérite ne suffit pas, s’il n’est secondé de l’agrément, dont dépend toute la plausibilité des actions. Cet agrément est le plus efficace instrument de la souveraineté. Il y va de bonheur de mettre les autres en appétit ; mais l’artifice y contribue. Partout où il y a un grand naturel, l’artificiel y réussit encore mieux. C’est de là que tire son origine un je-ne-sais-quoi qui sert à gagner la faveur universelle.


CCLXXV

Se conformer à l’usage, mais non pas à la folie commune.

Ne tiens pas toujours ta gravité, c’est une partie de la galanterie de relâcher quelque chose de la bienséance pour gagner la bienveillance commune. Quelquefois on peut passer par où passent les autres, et pourtant sans indécence. Celui qui est tenu pour fou en public, ne sera pas tenu pour sage en particulier. L’on perd plus en un jour de licence, que l’on ne gagne par un long sérieux ; mais il ne faut pas être toujours d’exception. Être singulier, c’est condamner les autres ; c’est encore pis d’affecter des airs précieux, cela se doit laisser aux femmes; quelquefois même les dévots se rendent ridicules ; le meilleur d’un homme est de le paraître. La femme peut avoir bonne grâce d’affecter un air viril, mais l’homme ne saurait honnêtement s’en donner un de femme.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.