La Jeune-Fille comme phénomène.

La Jeune-Fille est vieille en ceci déjà qu’elle se sait jeune. Dès lors, il n’est jamais pour elle question que de profiter de ce sursis, c’est-à-dire de commettre les quelques excès raisonnables, de vivre les quelques “aventures” prévues pour son âge, et ce en vue du moment où elle devra s’assagir dans le néant final de l’âge adulte. Ainsi donc, la loi sociale contient en elle-même, le temps que jeunesse pourrisse, ses propres violations, qui ne sont au reste que des dérogations.

La Jeune-Fille raffole de l’authentique parce que c’est un mensonge.

La Jeune-Fille masculine a ceci de paradoxal qu’elle est le produit d’une sorte “d’aliénation par contagion”. Si la Jeune- Fille féminine apparaît comme l’incarnation d’un certain imaginaire masculin aliéné, l’aliénation de cette incarnation n’a elle-même rien d’imaginaire. C’est tout a fait concrètement qu’elle a échappé à ceux dont elle peuplait les fantasmes pour se dresser en face d’eux et les dominer. A mesure que la Jeune-Fille s’émancipe, s’épanouit et pullule, c’est un rêve qui tourne au cauchemar le plus envahissant. Et c’est alors son ancien esclave qui revient en tant que tel tyranniser le maître d’hier. Pour finir, on assiste à cet épilogue ironique où le “sexe masculin” est victime et objet de son propre désir aliéné.

« Moi, j’ai envie que les gens soient beaux. »

La Jeune-Fille est la figure du consommateur total et souverain; et c’est comme telle qu’elle se comporte dans tous les domaines de l’existence.

La Jeune-Fille sait si bien la valeur des choses.

Souvent, avant de se décomposer trop visiblement, la Jeune-Fille se marie. La Jeune-Fille n’est bonne qu’à consommer, du loisir ou du travail, qu’importe.

L’intimité de la Jeune-Fille, se trouvant mise en équivalence avec toute intimité, est ainsi devenue quelque chose d’anonyme, d’extérieur et d’objectal.

La Jeune-Fille ne crée jamais rien; en tout, elle se récrée. 

En investissant les jeunes et les femmes d’une absurde plus-value symbolique, en faisant d’eux les porteurs exclusifs des deux nouveaux savoirs ésotériques propres à la nouvelle or- ganisation sociale – celui de la consommation et celui de la séduction –, le Spectacle a donc bien affranchi les esclaves du passé, mais il les a affranchis EN TANT QU’ESCLAVES.

La plus extrême banalité de la Jeune-Fille est encore de se payer un(e) “original(e)”.

Le caractère rachitique du langage de la Jeune-Fille, s’il impli- que un incontestable rétrécissement du champ de l’expérience, ne constitue nullement un handicap pratique, puisqu’il n’est pas fait pour parler mais pour plaire et répéter.

Bavardage, curiosité, équivoque, on-dit, la Jeune- Fille incarne la plénitude de l’existence impropre, telle qu’Heidegger en a dégagé les catégories.

La Jeune-Fille est un mensonge dont le visage est l’apogée.

Quand le Spectacle claironne que la femme est l’avenir de l’homme, c’est naturellement de la Jeune-Fille qu’il veut parler, et l’avenir qu’il prédit rappelle seulement le pire esclavage cybernétique.

«C’est clair!»

La Jeune-Fille parvient à vivre avec, pour toute philosophie, une dizaine de concepts inarticulés qui sont immédiatement des catégories morales, c’est-à-dire que toute l’étendue de son vocabulaire se réduit en définitive au couple Bien/Mal. Il va de soi que, pour porter le monde à son regard, il faut le simplifier passablement, et pour lui permettre d’y vivre heureuse, faire beaucoup de martyrs ; et d’abord elle-même.

«Des imperfections physiques très visibles, mêmes si elles n’affectent nullement l’aptitude au travail, affaiblissent socialement les personnes qu’elles transforment en invalides involontaires du travail.» (Dr Julius Moses, Afa-Bundeszeitung, février 1929)

Dans la Jeune-Fille, le plus doux est aussi le plus pénible, le plus “naturel” le plus feint, le plus “humain” le plus machinique.

L’adolescence est une catégorie créée de fraîche date par les exigences de la consommation de masse.

La Jeune-Fille appelle invariablement “bonheur” tout ce à quoi on l’enchaîne.

La Jeune-Fille n’est jamais simplement malheureuse, elle est aussi malheureuse d’être malheureuse.

En dernier ressort, l’idéal de la Jeune-Fille est domestique.

Le Bloom est la crise des sexuations classiques et la Jeune-Fille est l’offensive par laquelle la domination marchande y aura répondu.

Pas plus qu’il n’y a de chasteté chez la Jeune-Fille, il n’y a chez elle de débauche. La Jeune-Fille vit simplement en étrangère parmi ses désirs, dont le Surmoi marchand régit la cohérence. L’ennui de l’abstraction coule dans le foutre.

Il n’est rien que la Jeune-Fille ne puisse faire entrer dans l’horizon clos de sa quotidienneté dérisoire, la poésie comme l’ethnologie, le marxisme comme la métaphysique.

«Albertine n’est d’aucun lieu et bien moderne en cela: elle voltige, va, vient, tire de son absence d’attaches une insta- bilité, un caractère imprévisible, qui lui donnent son pouvoir de liberté.» (Jacques Dubois, Pour Albertine : Proust et le sens du social)

Lorsqu’il s’adresse distinctivement à la Jeune-Fille, le Spectacle ne répugne pas à un peu de bathmologie. Ainsi les boys band et les girls band ont-ils pour toute signification de mettre en scène le fait qu’ils mettent en scène. Le mensonge consiste ici, au moyen d’une si grossière ironie, à présenter comme un mensonge ce qui est au contraire la vérité de la Jeune-Fille.

La Jeune-Fille est soudain prise de vertiges, quand le monde cesse de tourner autour d’elle.

La Jeune-Fille s’appréhende comme détentrice d’un pouvoir sacré: celui de la marchandise.

«J’adore les enfants, ils sont beaux, honnêtes, ils sentent bon.»

La mère et la putain, au sens de Weininger, sont également présentes dans la Jeune-Fille. Mais l’une ne la rend guère plus louable que l’autre la rend blâmable. Au cours du temps, une cu- rieuse réversibilité de l’une dans l’autre pourra même s’observer.

La Jeune-Fille est fascinante à la façon de toutes ces choses qui expriment une clôture sur elles-mêmes, une autosuffisance mécanique ou une indifférence à l’observateur; comme le font l’insecte, le nourrisson, l’automate ou le pendule de Foucault.

Pourquoi la Jeune-Fille doit-elle toujours feindre quelqu’activité ? Pour demeurer imprenable dans sa passivité.

La “liberté” de la Jeune-Fille va rarement au-delà du culte ostentatoire des plus dérisoires productions du Spectacle ; elle consiste essentiellement à opposer la grève du zèle aux nécessités de l’aliénation.

L’Avenir de la Jeune Fille : nom d’un groupe de jeunes-filles “communistes”, organisées dans la banlieue sud de Paris en 1936 pour la «distraction, l’éducation et la défense de leurs intérêts».

La Jeune-Fille veut être désirée sans amour ou bien aimée sans désir. 

En tous cas, le malheur est sauf.

La Jeune-Fille a des HISTOIRES d’amour.

Il suffit de se souvenir de ce qu’elle met sous le mot “aventure” pour se faire une idée assez juste de ce que la Jeune-Fille peut craindre du possible.

La vieillesse de la Jeune-Fille n’est pas moins hideuse que sa jeunesse. D’un bout à l’autre, sa vie n’est qu’un progressif naufrage dans l’informe, et jamais l’irruption d’un devenir. 

La Jeune-Fille croupit dans les limbes du temps.

Au regard de la figure de la Jeune-Fille, les différences d’âge comme de genre sont insignifiantes. Il n’y a pas d’âge pour être frappé de jeunitude, ni de sexe qui interdise de s’adjoindre un zeste de féminitude.

Tout comme ces journaux qu’ON lui destine et qu’elle dévore si douloureusement, la vie de la Jeune-Fille se trouve divisée et rangée en au- tant de rubriques entre lesquelles règne la plus grande séparation.

La Jeune-Fille est ce qui, n’étant que cela, obéit scrupuleusement à la distribution autoritaire des rôles.

L’amour de la Jeune-Fille n’est qu’un autisme à deux.

Ce qu’ON appelle encore virilité n’est plus que l’infantilisme des hommes et féminité celui des femmes. Au reste, peut-être devrait-on parler
de virilisme et de “féminisme”, quand se mêle à l’acquisition d’une identité tant de volontarisme.

La même opiniâtreté désabusée qui caractérisait la femme traditionnelle, assignée à résidence dans le devoir d’assurer la survie, s’épanouit à présent dans la Jeune-Fille, mais cette fois émancipée de la sphère domestique, comme de tout monopole sexué. Elle s’exprimera dorénavant partout: dans son irréprochable imperméabilité affective au travail, dans l’extrême rationalisation qu’elle imposera à sa “vie sentimentale”, dans son pas, si spontanément militaire, dans la façon dont elle baisera, se tiendra ou pianotera sur son ordinateur. Ce n’est pas autrement, aussi, qu’elle lavera sa voiture.

«Une information que je recueille dans un grand magasin connu de Berlin est particulièrement instructive: “Lorsque nous recru- tons du personnel de vente et du personnel administratif, déclare un personnage important du service du personnel, nous attachons une grande importance à une apparence agréable.” De loin, il ressemble à l’acteur Reinhold Schuenzel dans ses vieux films. Je lui demande ce qu’il entend par là, s’il s’agit d’être piquant, ou bien joli. “Pas exactement joli. Ce qui compte, comprenez-vous, c’est plutôt un teint moralement rose…”

Je comprends en effet. Un teint moralement rose – cet assemblage de concepts éclaire d’un coup un quotidien fait de vitrines décorées, d’employés salariés et de journaux illustrés. Sa moralité doit être teintée de rose, son teint rose empreint de moralité. C’est là ce que souhaitent ceux qui ont en charge la sélection. Ils voudraient étendre sur l’existence un vernis qui en dissimule la réalité rien moins que rose. Et gare, si la moralité devait disparaître sous la peau et si la roseur n’était pas assez morale pour empêcher l’irruption des désirs. Les profondeurs ténébreuses d’une moralité sans fard seraient aussi menaçantes pour l’ordre établi qu’un rose qui s’enflammerait hors de toute moralité. On les associe étroitement, de façon à ce qu’ils se neutralisent. Le système qui impose les tests de sélection engendre également ce mélange aimable et gentil, et plus la rationalisation progresse, plus ce maquillage couleur rose-moral gagne du terrain. On exagère à peine en affirmant qu’il s’élabore à Berlin un type d’employés uniforme tendant vers la coloration souhaitée. Langage, vêtements, manières et contenance s’uniformisent, et le résultat, c’est cette apparence agréable que la photographie permet de reproduire. Sélection qui s’accomplit sous la pression des rapports sociaux et que l’économie renforce en éveillant les besoins correspondants des consommateurs.

Les employés y prennent part, bon gré mal gré. La ruée vers les innombrables instituts de beauté répond aussi à des préoccupations existentielles, l’utilisation de produits de beauté n’est pas toujours de l’ordre du luxe. Dans la crainte de se voir périmés, les femmes et les hommes se font teindre les cheveux, et les quadragénaires font du sport pour garder la ligne. “Comment

devenir plus beau?”, titre un magazine récemment apparu sur le marché qui se vante dans sa publicité de montrer comment “paraître jeune et beau maintenant et plus tard”. La mode et l’économie œuvrent main dans la main. Certes rares sont ceux qui peuvent recourir à la chirurgie esthétique. La plupart tombent dans les griffes des charlatans et doivent se contenter de préparations aussi inefficaces que bon marché. C’est dans leur intérêt que le Dr Moses, le député déjà nommé, lutte depuis quelques temps au Parlement pour intégrer à l’assurance- maladie les soins nécessités par les défauts physiques. La toute récente “Association des médecins esthéticiens d’Allemagne” s’est associée à cette bien légitime proposition.»

(Siegfried Kracauer, Les Employés, 1930)

La perte du sens métaphysique ne se distingue pas, dans la Jeune-Fille, de la «perte du sensible» (Gehlen), en quoi se vérifie l’extrême modernité de son aliénation.

La Jeune-Fille se meut dans l’oubli de l’Être, non moins que dans celui de l’événement.

Toute l’incompressible agitation de la Jeune-Fille est, à l’image de cette société en chacun de ses points, gouvernée par le défi caché de rendre effective une métaphysique fausse et dérisoire dont la substance la plus immédiate est la néga- tion du passage du temps, comme aussi bien l’occultation de la finitude humaine.

La Jeune-Fille ressemble à sa photo.

En tant que son apparence épuise entièrement son essence et sa représentation sa réalité, la Jeune-Fille est l’entièrement dicible ; comme aussi le parfaite- ment prédictible et l’absolument neutralisé.

La Jeune-Fille n’existe qu’à proportion du désir que l’ON a d’elle, et ne se connaît que par ce que l’ON dit d’elle.

La Jeune-Fille apparaît comme le produit et le debouché principal de la formidable crise d’excédent de la modernité capitaliste. Elle est la preuve et le support de la poursuite illimitée du processus de valorisation quand le processus d’accumulation lui-même s’avère limité (par l’exiguïté de la planète, la catastrophe écologique ou l’implosion du social).

La Jeune-Fille se plaît à couvrir d’un second degré faussement provocateur le premier degré économique de ses motivations.

Toute la liberté de circulation dont jouit la Jeune-Fille ne l’empêche nullement d’être une prisonnière, de manifester en toutes circonstances des automatismes d’enfermé.

La façon d’être de la Jeune-Fille est de n’être rien.

Parvenir à «réussir à la fois sa vie sentimentale et sa vie professionnelle», certaines Jeunes-Filles affichent cela comme une ambition digne de respect.

L’“amour” de la Jeune-Fille n’est qu’un mot dans le dictionnaire.

La Jeune-Fille n’exige pas seulement que vous la protégiez, elle veut en outre pouvoir vous éduquer.

L’éternel retour des mêmes modes suffit à s’en convaincre : la Jeune-Fille ne joue pas avec les apparences, ce sont les apparences qui se jouent d’elle.

Plus encore que la Jeune-Fille féminine, la Jeune-Fille masculine manifeste avec sa musculature en toc tout le caractère d’absurdité, c’est-à-dire de souffrance, de ce que Foucault appelait «la discipline des corps»: «La discipline majore les forces du corps (en termes économiques d’utilité) et diminue ces même forces (en termes politiques d’obéissance). D’un mot: elle dissocie le pouvoir du corps; elle en fait d’une part une “aptitude”, une “capacité” qu’elle cherche à augmenter; et elle inverse d’autre part l’énergie, la puissance qui pourrait en résulter, et elle en fait un rapport de sujétion stricte.» (Michel Foucault, Surveiller et punir)

«Oh la jeune fille, ce réceptacle de secrets honteux, scellé par sa propre beauté!»

(Gombrowicz, Ferdydurke, 1937)

Il n’est assurément de lieu où l’on se sente si péniblement seul qu’entre les bras d’une Jeune-Fille.

Quand la Jeune-Fille s’abandonne à son insignifiance, elle en tire encore gloire, c’est qu’elle “s’amuse”.

«C’est justement cela qui me séduisait en elle, cette maturité et cette souveraineté de la jeunesse, ce style plein d’assurance. Alors que nous, là-bas, à l’école, nous avions des poussées d’acné et d’idéal, avec des gestes gauches et une maladresse à chaque pas, son extérieur était parfait. La jeunesse n’était pas chez elle un âge de transition: pour une moderne, la jeunesse représentait la seule période véritable de l’existence humaine. […] Sa jeunesse n’avait aucun besoin d’idéaux puisqu’elle était en elle-même un idéal.» (Gombrowicz, Ferdydurke)

La Jeune-Fille n’apprend jamais rien. Elle n’est pas là pour ça.

La Jeune-Fille sait trop bien ce qu’elle veut dans le détail pour vouloir quoi que ce soit en général.

« Touche pas à mon sac ! »

Le triomphe de la Jeune-Fille tire son origine dans l’échec du féminisme.

La Jeune-Fille ne parle pas, au contraire: elle est parlée par le Spectacle.

La Jeune-Fille porte le masque de son visage.

La Jeune-Fille ramène toute grandeur au niveau de son cul.

La Jeune-Fille est un épurateur de négativité, un profileur industriel d’unilatéralité. En toute chose, elle sépare le négatif du positif, et ne retient, en général, que l’un des deux. De là qu’elle ne croie pas aux mots, qui n’ont en effet, dans sa bouche, aucun sens.

Qu’il suffise, pour s’en convaincre, de voir ce qu’elle entend par “romantique” et qui a si peu à voir, en fin de compte, avec Hölderlin.

«Il convient dès lors d’envisager la naissance de la “jeune fille” comme la construction d’un objet à laquelle concourent différentes disciplines (de la médecine à la psychologie, de l’éducation physique à la morale, de la physiologie à l’hygiène).»

«Il convient dès lors d’envisager la naissance de la “jeune fille” comme la construction d’un objet à laquelle concourent différentes disciplines (de la médecine à la psychologie, de l’éducation physique à la morale, de la physiologie à l’hygiène).»

( Jean-Claude Caron, Le corps des jeunes filles)

La Jeune-Fille voudrait que le simple mot d’“amour” n’impliquât pas le projet de détruire cette société .

«AH, LE CŒUR !»

«Faut pas confondre le boulot et les sentiments!» Dans la vie de la Jeune-Fille, les opposés inactivés et rendus au néant se complètent, mais ne se contredisent point.

Le sentimentalisme et le matérialisme de la Jeune-Fille ne sont que deux aspects solidaires, quoiqu’en apparence opposés, de son néant central.

La Jeune-Fille se plaît à parler avec émotion de son enfance, pour suggérer qu’elle ne l’a pas dépassée, qu’au fond, elle est restée naïve. Comme toutes les putains, elle rêve de candeur. Mais à la différence de ces dernières, elle exige qu’on la croie, et qu’on la croie sincèrement. Son infantilisme, qui n’est en fin de compte qu’un intégrisme de l’enfance, fait d’elle le vecteur le plus retors de l’infantilisation générale.

Les sentiments les plus mesquins ont encore pour la Jeune-Fille le prestige de leur sincérité.

La Jeune-Fille aime ses illusions comme elle aime sa réification: en les proclamant.

La Jeune-Fille connaît tout comme dénué de conséquences, même sa souffrance. Tout est drôle, rien n’est grave. Tout est cool, rien n’est sérieux.

La Jeune-Fille veut être reconnue non pour ce qu’elle serait, mais pour le simple fait d’être. Elle veut être reconnue dans l’absolu.

La Jeune-Fille n’est pas là pour qu’on la critique.

Quand la Jeune-Fille est parvenue à la limite d’âge de l’infantilisme où il devient impossible de ne pas se poser la question des fins sous peine de se trouver d’un coup à cours de moyens (ce qui, dans cette société, peut survenir fort tard), elle se reproduit. La paternité et la maternité con- stituent une façon comme une autre, et non moins vidée de substance que toutes les autres, de demeurer SOUS L’EMPIRE DE LA NÉCESSITÉ.

LA JEUNE-FILLE NE VOUS EMBRASSE PAS, ELLE VOUS BAVE ENTRE LES DENTS. MATÉRIALISME DES SÉCRÉTIONS.

La Jeune-Fille adopte sur tout le point de vue de la psycholo- gie, sur elle-même autant que sur le cours du monde. C’est ainsi qu’elle peut présenter une certaine conscience de sa réification, conscience elle-même réifiée, car coupée de tout geste.

La Jeune-Fille connaît les perversions standard.

«TROP SYMPA!»

La Jeune-Fille a un souci de l’équilibre qui la rapproche moins du danseur que de l’expert-comptable.

Le sourire n’a jamais servi d’argument. Il y a aussi le sourire des Têtes-de-Mort.

L’affectivité de la Jeune-Fille n’est faite que de signes, et parfois même de simples signaux.

Partout où l’ethos fait défaut ou se décompose, la Jeune- Fille apparaît comme porteur des mœurs fugaces et in- colores du Spectacle.

La Jeune-Fille n’est pas censée vous comprendre.

La prédilection de la Jeune-Fille pour les acteurs et les actrices s’explique d’après les lois élémentaires du magnétisme : tandis qu’ils sont l’absence positive de toute qualité, le néant qui prend toutes les formes, elle n’est que l’absence négative de qualité. Aussi, tel son reflet, l’acteur est le même que la Jeune-Fille, et

La prédilection de la Jeune-Fille pour les acteurs et les actrices s’explique d’après les lois élémentaires du magnétisme : tandis qu’ils sont l’absence positive de toute qualité, le néant qui prend toutes les formes, elle n’est que l’absence négative de qualité. Aussi, tel son reflet, l’acteur est le même que la Jeune-Fille, et il en est la négation.

La Jeune-Fille conçoit l’amour comme une activité particulière.

La Jeune-Fille porte dans son rire toute la désolation des boîtes de nuit.

La Jeune-Fille est le seul insecte qui consente à l’entomologie des journaux féminins.

Identique en cela au malheur, une Jeune-Fille ne vient jamais seule.

Or partout où dominent les Jeunes-Filles, leur goût doit aussi dominer ; et voilà ce qui détermine celui de notre temps. La Jeune-Fille est la forme la plus pure des rapports réifiés ; elle en est donc la vérité. La Jeune-Fille est le condensé anthropologique de la réification.

Le Spectacle rémunère amplement, quoique de façon indirecte, la conformité de la Jeune-Fille.

Dans l’amour plus que partout ailleurs, la Jeune- Fille se conduit en comptable qui soupçonne toujours qu’elle aime plus qu’elle n’est aimée, et qu’elle donne plus qu’elle ne reçoit.

Il y a entre les Jeunes-Filles une communauté de gestes et d’expressions qui n’est pas émouvante.

La Jeune-Fille est ontologiquement vierge, vierge de toute expérience.

La Jeune-Fille peut faire preuve de sollicitude, pourvu que l’on soit vraiment malheureux ; c’est là un aspect de son ressentiment.

La Jeune-Fille ne conçoit pas l’écoulement du temps, tout au plus s’émeut-elle de ses “conséquences”. Comment pourrait-elle, sinon, parler du vieillissement avec une telle indignation, comme s’il s’agissait d’un forfait commis à son endroit ?

Même là où elle ne cherche pas à séduire, la Jeune-Fille agit en séductrice.

Il y a quelque chose de professionnel dans tout ce que fait la Jeune-Fille.

La Jeune-Fille n’en a pas fini de se flatter d’avoir le “Sens Pratique”.

Dans la Jeune-Fille, c’est aussi le plus plat des moralismes qui prend des airs de fille de joie.

La Jeune-Fille a la sévérité de l’économie. Et pourtant, la Jeune-Fille n’ignore rien tant que l’abandon.

La Jeune-Fille est toute la réalité des codes abstraits du Spectacle.

La Jeune-Fille occupe le nœud central du présent système des désirs.

Chaque expérience de la Jeune-Fille se retire incessam- ment dans la représentation préalable qu’elle s’en faisait. Tout le débordement de la concrétude, toute la part vivante de l’écoulement du temps et des choses ne sont connus d’elle qu’au titre d’imperfections, d’altération d’un modèle abstrait.

La Jeune-Fille est le ressentiment qui sourit.

Il y a des êtres qui donnent le désir de mourir lentement devant leurs yeux, mais la jeune-fille n’excite que par l’envie de la vaincre et de jouir d’elle.

LA JEUNE-FILLE NE S’ACCOUPLE PAS EN UN TRANSPORT VERS L’AUTRE, MAIS POUR FUIR SON INTENABLE NÉANT.

La prétendue libération des femmes n’a pas consisté dans leur émancipation de la sphère domestique, mais plutôt dans l’extension de cette sphère à la société toute entière.

Devant toute personne qui prétend la faire penser, la Jeune-Fille ne tardera jamais à se piquer de réalisme.

Dans la mesure où ce qu’elle cache n’est pas son secret, mais sa honte, la Jeune-Fille déteste l’imprévu, surtout quand il n’est pas programmé.

«Etre amoureux : un dopant qui réduit le stress».

La Jeune-Fille n’a de cesse de le répéter: elle veut être aimée pour elle-même, c’est-à-dire pour le non-être qu’elle est.

La Jeune-Fille est l’introjection vivante et continuelle de toutes les répressions.

Le “moi” de la Jeune-Fille est épais comme un magazine.

Rien, dans la conduite de la Jeune-Fille, n’a en soi sa raison ; tout s’ordonne à la définition dominante du bonheur. L’étrangeté à soi de la Jeune-Fille confine à la mythomanie.
En dernier ressort, la Jeune-Fille fétichise “l’amour”, pour ne pas avoir à s’élever à la conscience de la nature intégralement conditionnée de ses désirs.

«J’m’en fous d’être libre, tant que je suis heureuse !»

«LA CHIMIE DE LA PASSION: Aujourd’hui, tout s’explique, même le fait de tomber amoureux! Adieu le romantisme, puisque ce “phénomène” ne serait qu’une série de réactions chimiques.»

Dans leur divorce, l’amour et le cul de la Jeune-Fille sont devenues deux abstractions vides.

«L’exemple du héros de cinéma vient s’interposer comme un spectre lorsque des adolescents s’étreignent ou que des adultes commettent un adultère.» (Horkheimer/Adorno, La dialectique de la raison)

La Jeune-Fille baigne dans le déjà-vu. Chez elle, la première fois vécue est toujours une seconde fois de la représentation.

Naturellement, il n’y a nulle part eu de “libération sexuelle” – cet oxymore ! –, mais seulement la pulvérisation de tout ce qui faisait obstacle à une mobilisation totale du désir en vue de la production marchande. La “tyrannie du plaisir” n’incrimine pas le plaisir, mais la tyrannie.

La Jeune-Fille sait faire la part des sentiments.

Dans le monde des Jeunes-Filles, le coït apparaît comme la sanction logique de toute expérience.

La Jeune-Fille est «satisfaite de vivre», du moins c’est ce qu’elle dit.

La Jeune-Fille n’établit de rapports que sur la base de la plus stricte réification et de la mauvaise substantialité, où l’ON est sûr que ce qui unit ne fait que séparer.

La Jeune-Fille est optimiste, ravie, positive, contente, enthousiaste, heureuse ; en d’autres termes, elle souffre.

La Jeune-Fille se produit partout où le nihilisme commence à parler de bonheur.

La Jeune-Fille n’a rien de spécial, c’est en cela que consiste sa “beauté”.

La Jeune-Fille est une illusion optique. De loin, elle est l’ange et de près, elle est la bête.

La Jeune-Fille ne vieillit pas, elle se décompose.

On sait, d’une façon générale, ce que la Jeune-Fille pense du souci.

L’éducation de la Jeune-Fille suit le cours inverse de toutes les autres formes d’éducation: la perfection immédiate, innée de la jeunesse d’abord, puis les efforts pour se maintenir à la hauteur de cette nullité première et finalement la débâcle, devant l’impossibilité de revenir en-deçà du temps.

Vu de loin, le néant de la Jeune-Fille paraît relativement habitable, et par moments, même, confortable.

«Amour, Travail, Santé»

La “beauté” de la Jeune-Fille n’est jamais une beauté particulière, ou qui lui serait propre. Elle est au contraire une beauté sans contenu, une beauté absolue et libre de toute personnalité. La “beauté” de la Jeune-Fille n’est que la forme d’un néant, la forme d’apparition attachée à la Jeune-Fille.

Et c’est pourquoi celle-ci peut sans s’étouffer parler de “la” beauté, car la sienne n’est jamais l’expression d’une singularité substantielle, mais une pure et fantomatique objectivité.

«La confusion idéologique fondamentale entre la femme et la sexualité […] prend aujourd’hui seulement toute son ampleur, puisque la femme, jadis asservie en tant que sexe, est aujourd’hui “LIBÉRÉE” en tant que sexe […] Les femmes, les jeunes, le corps, dont l’émergence après des millénaires de servitude et d’oubli constitue en effet la virtualité la plus révolutionnaire, et donc le risque le plus fondamental pour quelque ordre établi que ce soit – sont intégrés et récupérés comme “mythe d’émancipation”. On donne à consommer de la Femme aux femmes, des Jeunes aux jeunes, et, dans cette éman- cipation formelle et narcissique, on réussit à conjurer leur libération réelle.»

(Jean-Trissotin Baudrillard, La société de consommation)

La Jeune-Fille offre un modèle non-équivoque de l’ethos métropolitain: une conscience réfrigérée vivant en exil dans un corps plastifié.

«Trop cool!!!» Au lieu de dire «très», la Jeune-Fille dit «trop», et de fait, elle est si peu.


Tiqqun. Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille.