Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille (préliminaires).

I

Sous les grimaces hypnotiques de la pacification officielle se livre une guerre. Une guerre dont on ne peut plus dire qu’elle soit d’ordre simplement économique, ni même sociale ou humanitaire, à force d’être totale. Tandis que chacun pressent bien que son existence tend à devenir le champ d’une bataille où névroses, phobies, somatisations, dépressions et angoisses sonnent autant de retraites, nul ne parvient à en saisir ni le cours ni l’enjeu. Paradoxalement, c’est le caractère total de cette guerre, totale dans ses moyens non moins que dans ses fins, qui lui aura d’abord permis de se couvrir d’une telle invisibilité.


Aux offensives à force ouverte, l’Empire préfère les méthodes chinoises, la prévention chronique, la diffusion moléculaire de la contrainte dans le quotidien. Ici, l’endoflicage vient adéquatement relayer le flicage général et l’auto-contrôle individuel le contrôle social. Au bout du compte, c’est l’omniprésence de la nouvelle police qui achève de la rendre imperceptible.

II

L’enjeu de la guerre en cours, ce sont les formes-de-vie, c’est-à- dire, pour l’Empire, la sélection, la gestion et l’atténuation de celles-ci. La mainmise du Spectacle sur l’état d’explicitation public des désirs, le monopole biopolitique de tous les savoirs-pouvoirs médicaux, la contention de toute déviance par une armée toujours plus fournie de psychiatres, coachs et autres “facilitateurs” bienveillants, le fichage esthético-policier de chacun à ses déterminations biologiques, la surveillance sans cesse plus impérative, plus rapprochée, des comportements, la proscription plébiscitaire de “la violence”, tout cela rentre dans le projet anthropologique, ou plutôt anthropotechnique de l’Empire. Il s’agit de profiler des citoyens.

À l’évidence, entraver l’expression des formes-de-vie – des formes-de-vie non comme quelque chose qui viendrait mouler de l’extérieur une matière sans cela informe, “la vie nue”, mais au contraire comme ce qui affecte chaque corps-en-situation d’un certain penchant, d’une motion intime –, ne peut résulter d’une pure politique de répression. Il y a tout un travail impérial de diversion, de brouillage, de polarisation des corps sur des absences, des impossibilités. La portée en est moins immédiate mais aussi plus durable. Avec le temps et par tant d’effets combinés, on finit par obtenir le désarmement voulu, notamment immunitaire, des corps.

Les citoyens sont moins les vaincus de cette guerre que ceux qui, niant sa réalité, se sont d’emblée rendus : ce qu’on leur laisse en guise d’“existence” n’est plus qu’un effort à vie pour se rendre compatible avec l’Empire. Mais pour les autres, pour nous, chaque geste, chaque désir, chaque affect rencontre à quelque distance la nécessité d’anéantir l’Empire et ses citoyens. Affaire de respiration et d’amplitude des passions. Dans cette voie criminelle, nous avons le temps ; rien ne nous presse de rechercher l’affrontement direct. Même, ce serait faire preuve de faiblesse. Des assauts seront lancés, pourtant, qui importeront moins que la position d’où ils le seront, car nos assauts minent les forces de l’Empire tandis que notre position mine sa stratégie. Ainsi, plus il lui semblera accumuler les victoires, plus il s’enfoncera loin dans la défaite, et plus celle-ci sera irrémédiable. Or la stratégie impériale consiste d’abord à organiser la cécité quant aux formes-de-vie, l’analphabétisme quant aux différences éthiques ; à rendre le front méconnaisable sinon invisible ; et dans les cas les plus critiques, à maquiller la vraie guerre par toutes sortes de faux conflits.

La reprise de l’offensive, de notre côté, exige de rendre le front à nouveau manifeste. La figure de la Jeune-Fille est une machine de vision conçue à cet effet. Certains s’en serviront pour constater le caractère massif des forces d’occupation hostiles dans nos existences ; d’autres, plus vigoureux, pour déterminer la vitesse et la direction de leur progression. A ce que chacun en fait on voit aussi ce qu’il mérite.

III

Entendons-nous: le concept de Jeune-Fille n’est évidemment pas un concept sexué. Le lascar de boîte de nuit ne s’y conforme pas moins que la beurette grimée en porno-star. Le sémillant retraité de la com’ qui partage ses loisirs entre la Côte d’Azur et ses bureaux parisiens où il a gardé un pied lui obéit au moins autant que la single métropolitaine trop à sa carrière dans le consulting pour se rendre compte qu’elle y a déjà laissé quinze ans de sa vie. Et comment rendrait-on compte de la secrète correspondance qui lie l’homo branché-gonflé-pacsé du Marais à la petite-bourgeoise américanisée installée en banlieue avec sa famille en plastique, s’il s’agissait d’un concept sexué ?

En réalité, la Jeune-Fille n’est que le citoyen-modèle tel que la société marchande le redéfinit à partir de la Première Guerre mondiale, en réponse explicite à la menace révolutionnaire. En tant que telle, il s’agit d’une figure polaire, qui oriente le devenir plus qu’elle n’y prédomine.

Au début des années 20, le capitalisme se rend bien compte qu’il ne peut se maintenir comme exploitation du travail humain s’il ne colonise aussi tout ce qui se trouve au-delà de la sphère stricte de la production. Face au défi socialiste, il lui faut lui aussi se socialiser. Il devra donc créer sa culture, ses loisirs, sa médecine, son urbanisme, son éducation sentimentale et ses moeurs propres, ainsi que la disposition à leur renouvellement perpétuel. Ce sera le compromis fordiste, l’Etat-providence, le planning familial: le capitalisme social-démocrate. À la soumission par le travail, limitée puisque le travailleur se distinguait encore de son travail, se substitue à présent l’intégration par la conformité subjective et existentielle, c’est-à-dire, au fond, par la consommation.

De formelle, la domination du Capital devient peu à peu réelle. Ses meilleurs soutiens, la société marchande ira désormais les chercher parmi les éléments marginalisés de la société traditionnelle – femmes et jeunes d’abord, homosexuels et immigrés ensuite.

À ceux qui jusqu’hier étaient tenus en minorité, et qui étaient de ce fait les plus étrangers, les plus spontanément hostiles à la société marchande, n’ayant pas été pliés aux normes d’intégration dominantes, celle-ci pourra se donner des airs d’émancipation. «Les jeunes gens et leurs mères, reconnaît Stuart Ewen, fournirent au mode de vie offert par la réclame les principes sociaux de l’éthique du consommateur.» Les jeunes gens parce que l’adolescence est la « période de la vie définie par un rapport de pure consommation à la société civile. » (Stuart Ewen, Consciences sous influence) Les femmes parce que c’est bien la sphère de lareproduction, sur laquelle elles régnaient encore, qu’il s’agissait alors de coloniser. La Jeunesse et la Féminité hypostasiées, abstraites et recodées en Jeunitude et Féminitude se trouveront dès lors élevées au rang d’idéaux régulateurs de l’intégration impériale-citoyenne. La figure de la Jeune-Fille réalisera l’unité immédiate, spontanée et parfaitement désirable de ces deux déterminations.

La garçonne s’imposera comme une modernité autrement plus fracassante que toutes les stars et starlettes qui envahiront si rapidement l’imaginaire mondialisé. Albertine, rencontrée sur la digue d’une station balnéaire, viendra périmer de sa vitalité désinvolte et pan-sexuelle tout l’univers croulant de la Recherche. La lycéenne fera régner sa loi dans Ferdydurke. Une nouvelle figure de l’autorité est née qui les déclasse toutes.

IV

À l’heure qu’il est, l’humanité reformatée dans le Spectacle et biopolitiquement neutralisée croit défier quelqu’un en se proclamant “citoyenne”. Les journaux féminins rétablissent un tort presque centenaire en mettant enfin leur équivalent à disposition des mâles. Toutes les figures passées de l’autorité patriarcale, des hommes politiques au patron en passant par le flic, se trouvent jeune-fillisées jusqu’à la dernière, le pape.

À bien des signes, on reconnaît que la nouvelle physionomie du Capital, seulement esquissée dans l’Entre-deux-guerres, atteint maintenant sa perfection. « Quand se généralise son caractère fictif, l’“anthropomorphose” du Capital est un fait accompli. C’est alors que se révèle le mystérieux sortilège grâce auquel le crédit généralisé qui régit tout échange (du billet de banque à la traite, du contrat de travail ou de mariage aux rapports “humains” et familiers, des études, diplômes et carrières qui les suivent aux promesses de toute idéologie: tous les échanges sont désormais échanges d’apparences dilatoires) frappe à l’image de son vide uniforme le “coeur de ténèbres” de toute “personnalité” et de tout “caractère”. C’est ainsi que croît le peuple du Capital, là où semblent disparaître toute distinction ancestrale, toute spécificité de classe et d’ethnie. C’est un fait qui n’en finit plus d’émerveiller tant d’ingénus qui en sont encore à “penser” les yeux perdus dans le passé.» (Giorgio Cesarano, Chronique d’un bal masqué) La Jeune-Fille apparaît comme le point culminant de cette anthropomorphose du Capital. Le processus de valorisation, dans la phase impériale, n’est plus seulement capitaliste: il coïncide avec le social. L’intégration à ce processus, qui n’est plus distincte de l’intégration à la “société” impériale et qui ne repose plus sur aucune base “objective”, exige plutôt de chacun qu’il s’autovalorise en permanence.

Le moment de la socialisation finale de la société, l’Empire, est donc aussi le moment où chacun est appelé à se rapporter à soi comme valeur, c’est-à-dire suivant la médiation centrale d’une série d’abstractions contrôlées. La Jeune-Fille sera donc cet être qui n’aura plus d’intimité à soi qu’en tant que valeur, et dont toute l’activité, en chacun de ses détails, sera finalisée à son autovalorisation. À chaque instant, elle s’affirmera comme le sujet souverain de sa propre réification. Tout le caractère inquestionnable de son pouvoir, toute l’écrasante assurance de cet être plan, tissé de façon exclusive par les conventions, codes et représentations fugitivement en vigueur, toute l’autorité dont le moindre de ses gestes s’empreint, tout cela est immédiatement indexé sur sa transparence absolue à “la société”.

En raison même de son néant, chacun de ses jugements a le poids impératif de l’organisation sociale tout entière ; et elle le sait.

V

La théorie de la Jeune-Fille ne surgit pas de manière fortuite au moment où s’achève la genèse de l’ordre impérial, et où celui- ci commence à être appréhendé comme tel. Ce qui vient au jour s’achemine vers son terme. Et il faut qu’à son tour le parti des Jeunes-Filles se scinde.

À mesure que le formatage jeune-filliste se généralise, la concurrence se durcit et la satisfaction liée à la conformité décroît. Un saut qualitatif s’avère nécessaire ; l’urgence impose de s’équiper d’attributs neufs autant qu’inédits: il faut se porter dans quelque espace encore vierge. Un désespoir hollywoodien, une conscience politique de téléjournal, une vague spiritualité à caractère néo- bouddhiste ou un engagement dans n’importe quelle entreprise collective de soulagement de conscience feront bien l’affaire. Ainsi éclôt, trait à trait, la Jeune-Fille bio. La lutte pour la survie des Jeunes-Filles s’identifie dès lors à la nécessité du dépassement de la Jeune-Fille industrielle, à la nécessité du passage à la Jeune-Fille bio. Contrairement à son ancêtre, la Jeune-Fille bio n’affiche plus l’élan d’une quelconque émancipation, mais l’obsession sécuritaire de la conservation. C’est que l’Empire est miné à ses fondements et doit se défendre de l’entropie. Parvenu à la plénitude de son hégémonie, il ne peut plus que s’écrouler. La Jeune-Fille bio sera donc responsable, “solidaire”, écologique, maternelle, raisonnable, “naturelle”, respectueuse, plus auto-contrôlée que faussement libérée, bref: biopolitique en diable. Elle ne mimera plus l’excès, mais au contraire la mesure, en tout.

Comme on le voit, au moment où l’évidence de la Jeune- Fille acquiert la force d’un lieu commun, la Jeune-Fille est déjà dépassée, du moins dans son aspect primitif de production en série grossièrement sophistiquée. C’est sur cette conjoncture critique de transition que nous faisons levier.

VI

Sauf à parler improprement – ce qui pourrait bien être notre intention –, le fatras de fragments qui suit ne constitue nullement une théorie. Ce sont des matériaux accumulés au hasard des rencontres, de la fréquentation et de l’observation des Jeunes- Filles ; des perles extraites de leur presse ; des expressions glanées sans ordre dans des circonstances parfois douteuses. Ils sont ici rassemblés en rubriques approximatives, ainsi qu’ils furent publiés dans Tiqqun 1; il fallait bien y mettre un peu d’ordre. Le choix d’exposer ainsi, dans leur inachèvement, dans leur origine contingente, dans leur excès ordinaire les éléments qui, polis, évidés, retaillés auraient composé une doctrine tout à fait présentable, c’est le choix, pour une fois, de la trash théorie. La ruse cardinale des théoriciens réside en général dans le fait de présenter le résultat de leur élaboration de telle façon que le processus d’élaboration lui-même n’y apparaisse plus. Nous gageons que, face à la fragmentation de l’attention bloomesque, cette ruse ne marche plus. Nous en avons choisie une autre. Les esprits en veine de confort moral ou de vice à réprouver ne trouveront dans cet éparpillement que des chemins qui ne mènent nulle part. C’est qu’il s’agit moins de convertir les Jeunes-Filles que de tracer tous les coins d’un front fractalisé de jeune-fillisation. Et de fournir les armes d’une lutte pied à pied, coup pour coup, là où tu te trouves.


Tiqqun. Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille.