Dites-en toujours moins que nécessaire.

Plus vous vous laissez aller à parler, plus vous avez l’air banal et peu maître de vous-même. Même anodines, vos paroles sembleront originales si elles restent vagues et énigmatiques. Les personnages puissants impressionnent et intimident parce qu’ils sont peu loquaces. Plus vous en dites et plus vous risquez de dire des bêtises.


Le pouvoir est en bien des manières un jeu d’apparences, et moins vous en dites, plus vous paraissez puissant. Votre silence met votre entourage mal à l’aise. Les êtres humains sont des machines à interpréter et à expliquer ; ils ont besoin de connaître vos pensées. Si vous révélez celles-ci au compte-gouttes, ils ne pourront pas percer à jour vos intentions.

Vos réponses laconiques ou inexistantes les troubleront. Ils se hâteront alors de combler ce silence en bavardant à tort et à travers, trahissant ainsi toutes sortes d’informations précieuses sur eux-mêmes et leurs faiblesses. Leurs rencontres avec vous leur laissera le sentiment d’avoir été dépouillés et ils rentreront chez eux méditer chacun de vos brefs commentaires, ce qui ne fera qu’augmenter leur portée.

Cette stratégie n’est pas réservée aux rois et aux hommes d’État. Dans la plupart des circonstances de la vie quotidienne, moins vous en dites, plus vous paraissez profond et énigmatique. L’artiste Andy Warhol avait appris dès sa jeunesse qu’on peut rarement obtenir ce que l’on veut des gens simplement en le leur demandant. Ils se retournent contre vous, prennent vos paroles à contresens, n’en font qu’à leur tête avec une véritable perversité. « J’ai appris qu’on a plus de pouvoir quand on se tait », confia-t-il un jour à un ami.

Warhol employa ultérieurement ce procédé avec beaucoup de succès. Ses interviews étaient de véritables exercices d’interprétation d’oracle : il prononçait quelques vagues propos fumeux, et le journaliste se creusait la tête pour essayer de comprendre ce que cela voulait dire, imaginant une profondeur derrière des phrases souvent dénuées de sens. Warhol parlait rarement de son travail ; il laissait aux autres le soin de le faire. Il avait appris cette technique d’un autre maître de l’énigme, Marcel Duchamp, qui lui aussi avait compris très tôt que moins il en disait sur son travail d’artiste, plus les gens en parlaient. Et plus ils en parlaient, plus ses œuvres prenaient de la valeur.

En appliquant cette tactique, vous chargerez vos rares paroles de sens et de pouvoir. En outre, moins vous en direz, moins vous courrez le risque de laisser échapper des propos stupides, voire dangereux. En 1825, lorsque Nicolas Ier monta sur le trône de Russie, une rébellion éclata immédiatement, menée par des libéraux qui exigeaient la modernisation du pays ; ils voulaient que les industries et les infrastructures comblent leur retard par rapport au reste de l’Europe. Nicolas Ier réprima brutalement cette révolte – l’Insurrection décembriste – et condamna à la peine capitale un de ses leaders, Kondrati Ryleïev. Le jour de l’exécution, alors que le condamné se tenait sous la potence, la corde autour du cou, la trappe s’ouvrit, Ryleïev bascula mais la corde cassa. À cette époque, de tels événements étaient vus comme des signes de la Providence ou de la volonté divine, et un condamné qui échappait ainsi à sa peine était habituellement gracié. Ryleïev se releva, contusionné et sale mais sûr qu’il aurait la vie sauve, et, s’adressant à la foule : « Vous voyez, s’écria-t-il, en Russie, on ne sait vraiment rien faire de propre, pas même une corde ! »

Un messager partit immédiatement au palais d’Hiver avec la nouvelle de la pendaison manquée. Nicolas Ier, contrarié, accepta néanmoins d’accorder la grâce. « Ryleïev a-t-il dit quelque chose après ce miracle ? demanda- t-il au messager. – Sire, il a dit qu’en Russie on ne sait même pas fabriquer une corde. – Dans ce cas, répliqua le tsar, prouvons-lui le contraire. » Et il déchira l’acte de grâce. Le lendemain, Ryleïev fut de nouveau pendu. Et cette fois, la corde tint bon.

Retenez la leçon : une fois les mots sortis de votre bouche, il est trop tard. Maîtrisez-les à temps, surtout les sarcasmes : la satisfaction momen- tanée que vous en tirez peut vous coûter cher plus tard.

A CONTRARIO

Il est des situations où il est peu avisé de garder le silence. Celui-ci peut sus- citer soupçons et même inquiétude, particulièrement chez des supérieurs. Un commentaire vague ou ambigu risque de conduire à des interprétations imprévisibles. Le silence et la réserve doivent être pratiqués avec précaution et seulement à bon escient. Il est parfois plus sage d’imiter le bouffon qui joue l’imbécile mais qui se sait plus intelligent que le roi. Il parle, parle et divertit, et personne ne voit en lui plus qu’un simple fou.

En outre, les mots peuvent servir de diversion utile à certaines super- cheries. En noyant l’interlocuteur sous un déluge de paroles, on parvient à le distraire, à lui donner le tournis ; plus on parle, moins on est soupçonné. Le verbiage n’est pas perçu comme une ruse ou une manipulation mais comme un babil inoffensif et dénué d’intérêt. C’est le contraire du silence des puissants : en parlant plus, et en se faisant passer pour plus faible et moins intelligent que sa cible, on arrive à rouler le gogo avec une plus grande facilité.


Robert Greene.