Ne vous fiez pas à vos amis, utilisez vos ennemis.

Gardez-vous de vos amis : beaucoup vous trahiront par envie. D’autres se montreront gâtés, tyranniques. Un ancien ennemi que vous engagez sera plus loyal qu’un ami parce qu’il devra faire ses preuves. En fait, vous avez plus à craindre de vos amis que de vos ennemis. Si vous n’avez pas d’ennemis, trouvez le moyen de vous en faire.


Il est naturel de vouloir employer ses amis lorsqu’on a besoin d’appuis. Le monde est dur et leur amitié peut l’adoucir. Par ailleurs, on les connaît. Pourquoi s’en remettre à un étranger quand on a un ami sous la main ?

Le problème est que l’on ne connaît pas ses amis aussi bien qu’on le croit. Souvent ils acquiescent à vos propos pour éviter une discussion. Ils ne relèvent pas vos travers pour ne pas se porter préjudice. Ils rient plus fort que d’autres à chacun de vos bons mots. Puisque l’honnêteté renforce rarement l’amitié, il se peut que vous ignoriez leurs vrais sentiments. Vos amis vous diront qu’ils aiment votre poésie, qu’ils adorent votre musique, qu’ils envient votre bon goût ; c’est peut-être vrai, mais pas toujours, tant s’en faut.

Quand vous décidez d’embaucher un ami, vous découvrez progressivement les côtés qu’il vous avait cachés. Curieusement, c’est votre magnanimité envers lui qui fausse tout. On a besoin de sentir qu’on mérite une bonne fortune. Une faveur peut devenir oppressive si elle signifie qu’on a été choisi parce qu’on est un ami et non pas forcément parce qu’on en est digne. Il y a dans le fait d’engager des amis une note de condescendance qui les affecte secrètement. La blessure apparaîtra lentement : une franchise plus cassante, çà et là des accès de ressentiment et d’envie, et, sans que vous sachiez pourquoi, l’amitié s’estompe. Plus vous accorderez de faveurs et de cadeaux pour tenter de la raviver, moins on vous en sera reconnaissant.

L’histoire est pavée d’actes d’ingratitude. Ce sentiment a montré ses pouvoirs depuis tant de siècles qu’il est étonnant que l’on continue à le sous-estimer. Mieux vaut être vigilant. Si vous attendez de la reconnaissance de la part d’un ami, soyez agréablement surpris lorsqu’il vous en manifeste.

Engager des amis va inévitablement limiter votre pouvoir. Un ami est rarement le plus apte à vous aider. Enfin, le talent et la compétence sont bien plus importants que des sentiments amicaux. (Michel III, par exemple, avait l’homme qu’il lui fallait à ses côtés, celui qui l’aurait guidé et gardé vivant : cet homme était Bardas.)

Toutes les situations professionnelles nécessitent une sorte de distance entre les personnes. Vous êtes là pour travailler, non pour vous faire des amis ; la gentillesse (vraie ou fausse) ne peut occulter ce fait. La clef du pouvoir consiste à juger qui est le plus apte à servir vos intérêts dans chaque situation. Gardez vos amis pour l’amitié ; pour le travail, choisissez-vous des partenaires talentueux.

D’autre part, vos ennemis sont une mine d’or inutilisée que vous devez apprendre à exploiter. Quand Talleyrand, ministre des Affaires étrangères de Napoléon, décida en 1807 que son maître était en train de conduire la France au désastre et qu’il était temps de se retourner contre lui, il comprit les dangers d’une conspiration contre l’Empereur ; il avait besoin d’un partenaire, d’un complice. À qui pouvait-il faire confiance pour un tel projet ? Il choisit son pire ennemi, Joseph Fouché, chef de la police secrète, qui avait même essayé de le faire assassiner. Il savait que la haine qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre pouvait susciter une réconciliation émouvante. Il savait que Fouché, n’attendant rien de lui, travaillerait à prouver qu’il était digne de son choix, et un individu qui a quelque chose à prouver est capable de déplacer des montagnes. Enfin il savait que sa relation avec Fouché, sans aucune contamination affective, ne serait fondée que sur la satisfaction réciproque de leurs intérêts personnels. Le choix était parfait. Bien que les conspirateurs aient échoué à détrôner Napoléon, l’union improbable de deux partenaires aussi puissants généra beaucoup d’intérêt pour leur cause et l’opposition à l’Empereur commença lentement à prendre corps. De plus, Talleyrand et Fouché entretinrent désormais une relation professionnelle fructueuse. Ainsi, chaque fois que cela est possible, enterrez la hache de guerre avec un adversaire et efforcez-vous de le mettre à votre service. Comme le disait Lincoln, vous le détruirez comme ennemi en faisant de lui un ami.

En 1970, pendant la guerre du Vietnam, Henry Kissinger fut la cible d’une tentative d’enlèvement qui échoua ; la conspiration impliquait entre autres deux célèbres prêtres pacifistes, les frères Berrigan, quatre autres prêtres catholiques et quatre religieuses. En privé, sans en informer les services secrets du ministère de la Défense, Kissinger organisa un samedi matin un entretien avec trois de ses présumés kidnappeurs. Expliquant à ses invités que la plupart des soldats américains quitteraient le Vietnam dans le courant de l’année 1972, il les retourna complètement en sa faveur. Ils lui remirent des badges marqués : « Kidnap Kissinger » et l’un d’entre eux resta son ami durant de longues années, lui rendant visite en plusieurs occasions. Ce n’était pas un stratagème totalement improvisé : Kissinger avait l’habitude de travailler avec ses opposants. Ses collègues disaient qu’il semblait mieux s’entendre avec ses ennemis qu’avec ses amis.

Sans adversaires autour de nous, nous devenons paresseux. Un ennemi à nos trousses aiguise notre esprit, maintient notre vigilance. Gardez-vous donc quelques ennemis plutôt que de les transformer tous en alliés.

Pour Mao Zedong, le conflit fut crucial dans son approche du pouvoir. En 1937, les Japonais envahirent la Chine, mettant fin à la guerre civile qui faisait rage entre les communistes de Mao et leurs ennemis nationalistes. Craignant que les Japonais ne les écrasent complètement, certains chefs communistes préconisèrent de laisser les nationalistes affronter seuls les Japonais ; pendant ce temps, les communistes en profiteraient pour reconstituer leurs forces. Mao n’était pas de cet avis : d’après lui, les Japonais n’avaient pas la capacité de vaincre et d’occuper longtemps un pays aussi vaste que la Chine. Une fois les Japonais partis, les communistes interrompus plusieurs années dans leur lutte contre les nationalistes auraient perdu la main, et seraient mal préparés à la reprendre. Se battre contre un formidable ennemi comme les Japonais serait en revanche un parfait entraînement pour l’armée communiste, hétéroclite. Le plan de Mao fut adopté, et ce fut un succès : lorsque les Japonais se retirèrent, les communistes avaient acquis une expérience du combat qui leur permit de triompher des nationalistes.

Des années plus tard, un militaire japonais voulut formuler des excuses pour l’invasion de la Chine par son pays. Mao l’interrompit : « Ne devrais- je pas plutôt vous remercier ? » Sans un opposant de valeur, expliqua-t-il, ni un homme ni un groupe ne peuvent s’aguerrir et devenir plus forts.

La stratégie du conflit permanent adoptée par Mao comporte plusieurs composantes clefs. D’abord, il faut être certain qu’à long terme vous en sortirez victorieux. Ne combattez pas quelqu’un que vous n’êtes pas sûr de vaincre : Mao savait que les Japonais seraient défaits en leur temps. Deuxièmement, si aucun adversaire ne se présente de lui-même, vous devrez vous fixer une cible commode ou même parfois transformer un ami en ennemi, tactique que Mao utilisa bien souvent en politique. Troisièmement, utilisez vos opposants pour définir clairement votre cause auprès du public, quitte à la faire passer pour un combat du bien contre le mal. Mao attisa ainsi les conflits de la Chine avec l’Union soviétique et les États-Unis ; sans ennemi clairement défini, croyait-il, son peuple perdrait la notion de ce que signifiait le communisme chinois. Un ennemi parfaitement ciblé est un argument plus fort que tous les discours.

Ne vous laissez jamais déstabiliser par la présence d’ennemis : vous êtes en bien meilleure posture avec un ou deux adversaires déclarés que lorsque vous ignorez où vos vrais ennemis se cachent. L’homme de pouvoir accueille le conflit, utilise son antagoniste pour soutenir sa réputation, comme il le ferait d’un combattant prévisible et sûr en des temps d’incertitude.

A CONTRARIO

En général, mieux vaut ne pas mélanger travail et amitié, mais il arrive qu’un ami puisse vous être plus utile qu’un ennemi. Un homme de pouvoir, par exemple, a souvent des basses œuvres à effectuer, dont, pour sauver les apparences, il est préférable que d’autres que lui se chargent ; les amis font souvent cela au mieux, parce que leur affection les rend désireux de saisir cette opportunité. Si pour quelque raison vos projets achoppent, vous pouvez ainsi utiliser un ami comme bouc émissaire. Les souverains avaient souvent recours à ce subterfuge : ils laissaient leur favori porter la responsabilité d’une faute, car personne ne s’attendait à ce qu’ils sacrifient délibérément un ami. Bien sûr, une fois cette carte jouée, l’ami est perdu pour toujours. C’est pourquoi, pour ce rôle du bouc émissaire, une simple relation est préférable à un véritable ami.

Enfin, le fait de travailler avec des amis brouille les limites et les distances que le travail nécessite. Toutefois, si les deux parties comprennent le danger que cela implique, un ami peut être employé efficacement. Mais ne baissez jamais votre garde ; soyez à l’affût de réactions épidermiques comme l’envie et l’ingratitude. Rien n’est stable au royaume du pouvoir, et l’ami le plus proche peut se transformer en ennemi mortel.


Robert Greene.