Ne surpassez jamais le maître.

Ceux qui sont au-dessus de vous doivent toujours se sentir largement supérieurs. Dans votre désir de leur plaire et de les impressionner, ne vous laissez pas entraîner à faire trop étalage de vos talents, ou vous pourriez obtenir l’effet inverse : les déstabiliser en leur faisant de l’ombre. Faites en sorte que vos maîtres apparaissent plus brillants qu’ils ne sont et vous atteindrez les sommets du pouvoir.


Il n’est personne qui, à un moment ou à un autre, n’éprouve la fragilité de son prestige. Quand vous dévoilez au monde vos talents, vous suscitez natu- rellement envie, ressentiment et autres sentiments inavouables. Il faut vous y attendre. Vous ne pouvez évidemment passer votre vie à vous soucier de la mesquinerie des autres, cependant, avec ceux qui sont au-dessus de vous, montrez-vous avisé : dans les sphères du pouvoir, surpasser le maître est peut-être la pire erreur qui soit.

N’allez pas croire que la vie a changé depuis l’époque des Médicis et celle de Louis XIV. Ceux qui atteignent les sommets sont comme les rois et les reines : ils veulent se sentir en sécurité dans leur position et supérieurs en intelligence, esprit et charme à ceux qui les entourent. Croire qu’en faisant montre de vos talents vous allez gagner l’affection du maître est une erreur fatale mais courante. Celui-ci peut feindre de vous apprécier mais, à la première occasion, il vous remplacera par quelqu’un de moins intelligent, moins séduisant, moins célèbre, exactement comme Louis XIV a remplacé le brillant Fouquet par le terne Colbert. Et, comme Louis XIV, il n’en admettra pas la raison véritable mais se servira d’un prétexte pour se débarrasser de vous.

Cette loi implique deux règles que vous devez comprendre. La première est qu’il peut vous arriver de faire involontairement de l’ombre à un maître en étant simplement vous-même. Il en est en effet dont le complexe d’infé- riorité est particulièrement sensible : à vous, alors, d’en venir à bout à force de discrétion.

Nul n’était aussi comblé par la nature qu’Astorre III Manfredi, prince de Faenza. C’était le plus charmant des jeunes princes d’Italie, apprécié de ses sujets pour son ouverture d’esprit et sa générosité.

En 1500, César Borgia mit le siège devant Faenza. Quand la ville se rendit, les habitants s’attendaient au pire de la part du cruel Borgia qui, cependant, décida de l’épargner : il se contenta d’occuper la forteresse sans procéder à aucune exécution et autorisa le prince Manfredi, alors âgé de dix- huit ans, à rester à Faenza avec sa cour, totalement libre. Quelques semaines plus tard, pourtant, Manfredi était arrêté et enfermé dans une prison romaine. Et un an après, son corps fut repêché dans le Tibre, une pierre au cou.

Borgia justifia cet acte horrible par des accusations de trahison et de conspiration totalement infondées, mais le vrai problème était sa vanité notoire et son manque de confiance en lui-même : le jeune homme l’avait surpassé sans le moindre effort. Les dons naturels de Manfredi, sa simple présence rendaient Borgia moins séduisant, moins charismatique. La leçon est simple : si vous ne pouvez vous empêcher de traîner tous les cœurs après vous, apprenez à éviter de tels monstres de vanité. Ou trouvez le moyen de mettre vos qualités sous le boisseau lorsque vous êtes en compagnie d’un César Borgia.

Seconde règle : parce que le maître vous aime, ne vous imaginez pas que vous pouvez vous permettre n’importe quoi. On pourrait écrire des livres entiers sur tous les favoris tombés en disgrâce pour s’être cru intouchables et avoir osé surpasser leur bienfaiteur.

Le favori de Hideyoshi Toyotomi, ministre des Affaires suprêmes du Japon à la fin du XVIe siècle, s’appelait Sen no Rikyu. La cérémonie du thé était alors devenue une obsession au sein de la noblesse japonaise ; Sen no Rikyu, un des plus proches conseillers de Hideyoshi, avait été l’un des premiers maîtres de thé à en fixer les règles, ce qui lui avait valu d’être honoré dans tout le pays ; il disposait même d’appartements privés au palais. Pourtant, en 1591, Hideyoshi lui ordonna de se faire seppuku – de se suicider. On découvrit plus tard la raison de ce brusque revers de fortune : Rikyu, d’origine modeste, avait fait faire une statue de lui-même en sandales, insigne aristocratique, et l’avait fait placer à l’étage supérieur d’un portique du Daitoku-ji, le principal temple de Kyôto. Pour Hiteyoshi, Rikyu avait perdu tout sens de la mesure. S’il avait les mêmes droits que les membres de la plus haute noblesse, c’était à son maître seul qu’il le devait, mais il avait oublié cela et en était venu à s’en attribuer tout le mérite. Ayant surestimé sa propre importance de manière impardonnable, il le paya de sa vie. Rappelez- vous ceci : ne considérez jamais votre position comme acquise et ne vous laissez jamais étourdir par les faveurs qu’on vous a accordées.

Conscient du danger d’éclipser votre maître, vous pouvez tourner cette loi à votre avantage. Tout d’abord, flattez son orgueil. La flatterie ouverte, pour efficace qu’elle soit, a ses limites : lourde, voire grossière, elle risque de déplaire aux autres courtisans. Une flagornerie plus discrète est beaucoup plus puissante. Si vous êtes plus intelligent que lui, par exemple, prétendez le contraire : faites en sorte qu’il apparaisse plus intelligent que vous. Jouez les naïfs. Faites appel à son expérience. Commettez de petites fautes qui ne vous feront pas de tort mais vous donneront l’occasion de solliciter son aide – les maîtres adorent ce genre de requête. Un maître dont l’expérience ne vous apporte rien peut vous en tenir rigueur. Si vos idées sont plus créatives que les siennes, attribuez-les-lui, et si possible en public. Présentez le conseil que vous donnez comme un écho du sien.

Si vous avez plus d’esprit que votre maître, vous pouvez jouer les fous du roi, mais ne le faites pas apparaître froid ni guindé en comparaison. Si nécessaire, mettez une sourdine et trouvez des moyens de le faire passer pour la source de la gaîté et du divertissement. Si vous êtes naturellement plus sociable que lui et plus charismatique, prenez soin de ne pas être le nuage qui l’obscurcit aux yeux des autres. Il doit rester le centre de l’attention générale, le soleil autour duquel le monde entier gravite, irradiant sa puissance et sa splendeur. Si vous êtes appelé à le distraire, montrez-lui vos imperfections et vous attirerez sa sympathie. Toute tentative pour l’impres- sionner par votre grâce et votre générosité peut en revanche se révéler fatale : pensez à l’exemple de Fouquet ou payez-en le prix.

Dans toutes ces situations, ce n’est pas faire preuve de faiblesse que de déguiser vos forces si cela vous conduit au pouvoir. En laissant les autres vous surpasser, vous gardez le contrôle de la situation au lieu d’être le jouet de leurs complexes. Tout cela tournera à votre avantage le jour où vous déciderez de vous élever de votre état d’infériorité. Si, comme Galilée, vous pouvez accroître encore le lustre de votre maître, alors vous serez vu comme un envoyé des dieux et immédiatement promu.

A CONTRARIO

Inutile de craindre de vexer chaque personne que vous rencontrez, mais votre cruauté doit être sélective. Si votre supérieur est une étoile moribonde, il n’y a rien à craindre à lui faire de l’ombre. Ne vous montrez pas clément – votre maître n’a pas eu de scrupules lors de son ascension implacable vers les sommets. Jaugez sa force. S’il est faible, hâtez discrètement sa chute. Montrez-vous plus charmant, plus élégant, plus compétent que lui à des moments clefs. S’il est chancelant et prêt à tomber, laissez faire. Ne prenez pas le risque d’achever un supérieur affaibli – cela pourrait apparaître cruel ou malveillant. En revanche, si votre maître est en position de force et que vous vous savez plus compétent que lui, attendez votre heure. Il est dans l’ordre des choses que son pouvoir s’amenuise et s’éteigne. Votre maître chutera un jour et, si vous jouez bien, vous lui survivrez et le surpasserez.


Robert Greene.