L'homme de cour (CCLXVI – CCLXX).

CCLXVI

N’être pas méchant d’être trop bon.

Celui-là n’est bon à rien, qui ne se fâche jamais. Les insensibles tiennent peu du véritable homme. Ce caractère ne vient pas toujours d’indolence, mais souvent d’incapacité. Se ressentir quand il faut, c’est une action de maître homme. Les oiseaux ne tardent pas à se moquer des mannequins. Mêler l’aigre et le doux, c’est la marque d’un bon goût. La douceur toute seule ne sied qu’aux enfants et aux idiots. C’est un grand mal que de donner dans cette insensibilité, à force d’être trop bon.


CCLXVII

Paroles de soie.

Les flèches percent le corps, les mauvaises paroles l’âme. Une bonne paste fait bonne bouche. C’est une grande adresse dans la vie que de savoir vendre l’air. Presque tout se paye avec des paroles, et elles suffisent pour tirer d’affaire dans l’impossible. L’on négocie en l’air, et avec de l’air ; et une haleine vigoureuse est de longue durée. Il faut avoir la bouche toujours pleine de sucre pour confire les paroles, car alors les ennemis même y prennent goût. L’unique moyen d’être aimable, c’est d’être affable.


CCLXVIII

Le sage doit faire au commencement ce que le fou fait à la fin.

L’un et l’autre font la même chose ; la différence est que l’un l’a fait à temps, et l’autre à contretemps. Celui qui, au commencement, s’est chauffé l’entendement à rebours, continue de même dans tout le reste. Il tire avec les pieds ce qu’il devait porter sur la tête, et de sa main droite il en fait sa main gauche ; de sorte qu’il est gaucher dans toute sa conduite. Au bout du compte, il arrive toujours que ces gens-là font par force ce qu’ils eussent pu faire de bon gré ; au lieu que le sage voit d’abord ce qui se doit faire de bonne heure, ou à loisir, et l’exécute avec plaisir et réputation.


CCLXIX

Se prévaloir de sa nouveauté.

Car tant qu’elle durera, l’on sera estimé. Elle plaît universellement à cause de sa variété qui réveille le goût. On estime plus une chose commune qui est toute nouvelle, qu’une rareté que l’on voit souvent. Les excellences s’usent et vieillissent bientôt. Cette gloire de la nouveauté durera peu, au bout de quatre jours on lui perdra le respect. Prévaux-toi donc des prémices de l’estime, en tirant à la hâte tout ce que tu peux attendre d’une complaisance passagère; car si une fois la chaleur d’être tout récent vient à se passer, la passion se refroidira, et ce qui plaisait comme nouveau, déplaira comme commun. Chaque chose a eu son temps, et puis a été négligée.


CCLXX

Ne point condamner tout seul ce qui plaît à plusieurs.

Car il faut qu’il y ait quelque chose de bon, puisque tant de gens en sont contents ; et bien que cela ne s’explique point, on ne laisse pas d’en jouir. La singularité est toujours odieuse, et lorsqu’elle est mal fondée, elle est ridicule. Elle décriera plutôt la personne que l’objet, et par conséquent, on restera seul avec son mauvais goût. Que celui qui ne sait pas discerner le bon, cache son peu d’esprit, et ne se mêle pas de condamner à la volée; car le mauvais goût naît ordinairement de l’ignorance. Ce que tout le monde dit, est, ou veut être.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.