Julius Evola. Montagne et spiritualité.

Dans le monde moderne, deux choses principalement font obstacle à la réalisation du sens de la spiritualité, telle que la connut notre tradition la plus reculée : le caractère abstrait de notre culture et l’exaltation d’une force privée de lumière.

D’une part, nous avons des personnes pour qui l’« esprit » évoque la simple érudition livresque, la salle de cours, les jeux intellectuels de la philosophie, l’esthétisme littéraire ou vaguement mystique. De l’autre, nous voyons les jeunes générations faire du sport une véritable religion et ne rien connaître d’autre que l’ivresse de l’entraînement, de la compétition et de la conquête physique. 

Le sport n’est plus ici un moyen, mais un but en soi, une idole. Aux yeux de certains, cette opposition apparaît comme un dilemme. L’« homme cultivé », en effet, éprouve implicitement une certaine répugnance pour toute espèce de discipline physique, tandis que chez le sportif la sensation de la force physique alimente un mépris pour les pâles tours d’ivoire reléguées parmi les livres et pour les batailles de mots qui ne prêtent pas à conséquence.

Ces deux attitudes sont erronées, fruits, l’une comme l’autre, de la décadence moderne. Toutes deux sont étrangères à la vision héroïque de l’esprit, qui fut l’axe de notre meilleure tradition classique, évoquée avec profit par le mouvement de renouveau actuel de l’Italie.

On a trop souvent oublié que la spiritualité exprime une manière d’être ; qu’elle n’est pas fonction de ce que la tête a emmagasiné en fait de notions, théories, etc., mais de ce qu’on a réussi à faire vibrer au rythme de son propre sang, et qui se traduit dans une supériorité, dans une purification profonde de l’âme et du corps.

C’est précisément dans cette optique qu’il faut envisager une discipline qui, bien que concernant les énergies corporelles, ne commence ni ne finit avec elles, mais sert de moyen pour réveiller une spiritualité vivante, organique. Chez l’ascète, cette discipline est présente sous une forme pour ainsi dire négative. Chez le héros, en revanche, elle apparaît sous une forme positive, affirmative, qui est propre à l’Occident. La victoire intérieure sur les forces les plus profondes qui affleurent à la conscience dans les moments de tension ou de danger mortel, est la condition du triomphe au sens extérieur du terme ; mais c’est aussi le signe d’une victoire de l’esprit sur l’esprit, d’une transfiguration intérieure. 

Ainsi s’expliquent le nimbe du sacré qui entourait, dans l’Antiquité, le héros et l’initié, et le fait que certaines figures de héros furent élevées au rang de symboles de l’immortalisation. Mais tout, dans la civilisation moderne, tend à étouffer le sentiment héroïque de la vie. Tout tend à la mécanisation, à l’embourgeoisement, au nivellement réglé et prudent, à la fabrication d’êtres prisonniers de leurs besoins et privés de toute autonomie. Le contact est rompu avec les forces profondes et libres de l’homme, des choses et de la nature.

Le démon des métropoles pétrifie toute vie, empêche toute respiration, contamine toute source. Qui plus est, des idéologies pusillanimes encouragent le mépris des valeurs qui furent la base, en d’autres temps, d’une organisation sociale plus rationnelle et plus limpide. Dans les anciennes communautés, on trouvait l’aristocratie guerrière au sommet de la hiérarchie ; mais aujourd’hui, sous l’influence des utopies pacifistes et humanitaires de type essentiellement anglo-saxon, on cherche à faire du guerrier une sorte de figure anachronique, un être dangereux et nocif qu’une prophylaxie opportune saura éliminer à l’avenir, au nom du « progrès ».

Etouffée, la volonté héroïque se cherche d’autres débouchés à travers le filet, qui l’emprisonne un peu plus chaque jour, des intérêts pratiques, des passions et de l’envie. La fièvre du sport, chez les modernes, en est une expression. Mais elle doit être revivifiée, rendue consciente d’elle-même, portée au-delà des limites de la matérialité.

Dans le combat contre les hauteurs et les précipices montagneux, l’action est en effet libre de tout ce qui est machine, de tout ce qui atténue le rapport direct et absolu de l’homme avec les choses. Et dans la proximité du ciel et de l’abîme – parmi la grandeur silencieuse et immobile des cimes, la véhémence implacable des vents et de la tourmente, la clarté désincarnée des glaciers ou face à la verticalité impitoyable des arêtes -, on sent qu’il est possible de retrouver, par le biais de ce qui se présente comme un simple exercice physique, le symbole d’un dépassement, la lumière de la virilité spirituelle, un contact avec les forces primordiales enfermées dans les membres.

L’effort physique transcende donc le plan corporel, et il y a alors dans la réussite victorieuse quelque chose qui n’est plus humain. Le fait que de vieilles mythologies placèrent sur les sommets la demeure symbolique des « dieux » relève bien sûr du mythe ; mais, simultanément, c’est l’expression allégorique de quelque chose de réel et qu’il est toujours possible de raviver en soi-même.

Comme l’a remarqué Simmel après Nietzsche, il y a dans la vie ce pouvoir étrange et contradictoire de se hisser là où le « vivre plus », le plus intensément possible, se transforme en un « plus-que-vivre ». A ce niveau, telle une chaleur transfigurée en lumière, la vie se libère pour ainsi dire d’elle-même, non au sens d’une disparition de l’individualité dans une sorte de naufrage mystique, mais dans le sens d’une affirmation transcendante de l’individualité.

L’angoisse, le désir et l’agitation incessants, la recherche de croyances, d’appuis et de buts – toutes ces choses qui sont le lot des hommes, se taisent pour faire place à la tranquillité dominatrice. Au sein même de la vie, non en dehors d’elle, il y a quelque chose de plus que la vie. Et cette expérience – car il ne s’agit pas, justement, de telle ou telle croyance ou théorie, toujours vaine et relative, mais bien d’une expérience qui se présente de manière aussi nette et indubitable que celle, par exemple, du plaisir ou de la douleur – a pour caractéristique d’être en elle-même une valeur, un bien, alors même que la vie courante obéit aux intérêts, aux choses extérieures ou aux conventions.

C’est la nature la plus profonde de l’esprit qui se sent infini, toujours au-delà de lui-même, dépassant toute forme et toute grandeur intérieures ou extérieures à lui – c’est cela qui s’éveille et resplendit, fût-ce de façon imparfaitement consciente, dans la « folie » de ceux qui, sans but matériel, sans raison, défient, de plus en plus nombreux, les sommets grâce à une volonté qui commande à la fatigue, à la peur, à la voix de l’instinct animal de prudence et de conservation. 

Se sentir laissé à soi-même, sans aide, sans échappatoire, revêtu de sa seule force ou de sa seule faiblesse, sans personne à qui parler ; grimper de rocher en rocher, de prise en prise, de crête en crête, inexorablement, pendant des heures ; éprouver la sensation enivrante de l’altitude et du danger imminent ; obéir et commander durement à soi-même, et avoir ensuite le sentiment d’une indicible libération, de la solitude solaire et du silence, lorsque la cime est atteinte, l’épuisement vaincu, et que se révèlent des horizons vertigineux de plusieurs centaines de kilomètres : quand « tout est plus bas que nous », il y a là la possibilité effective d’une catharsis, d’un éveil, de la renaissance de quelque chose de transcendant.

Que, dans un premier temps, ces contenus héroïques de la montagne ne puissent être vécus que par un petit nombre, cela importe peu. Lorsqu’ils seront placés au centre de la vie, ils se répandront peu à peu chez les autres hommes. Car il n’y a aucun alpiniste véritable qui n’ait vécu dans la montagne, ne fût-ce que par instants, quelque chose de plus que le simple sport et qui ne porte le signe, dans le regard et le visage bruni par la réverbération, de son appartenance à une race qui n’est plus celle des « hommes des plaines ».

C’est sur cette base qu’il faudrait sauver la montagne de l’invasion contaminatrice qui, partant de la vie « civilisée », tente de l’atteindre. Et – disons-le clairement – cela ne concerne pas seulement une jeunesse prétentieuse qui transporte dans les stations à la mode, dans les dancings, sur les courts de tennis et ailleurs, les vaines habitudes mondaines de la ville, avec, en plus, le snobisme de l’accoutrement pittoresque et ultra-complet pour aller faire une petite promenade bien sage. Cela concerne également ceux qui apportent, en des lieux solitaires hier encore inviolés, une atmosphère matérialiste et triviale, une mentalité exclusivement sportive, la manie du difficile pour le difficile, du record, de l’insolite.

La montagne, en fait, réclame pureté et simplicité. Elle exige aussi – ajouterons-nous – l’ascèse. « Ciel au-dessus de moi ! Toi pur et profond ! ô abîme de lumière ! M’élancer vers tes hauteurs – telle est ma profondeur ! Disparaître dans ta pureté, telle est mon innocence ! Quand j’errais solitaire, de quoi avait faim mon âme dans les nuits ténébreuses et le labyrinthe des vies ? Et quand j’escaladais les monts, n’était-ce pas toi que je cherchais ? Toutes mes errances et toutes mes ascensions n’étaient que la nécessité et l’expédient d’une impuissance. Vouloir est la seule chose à laquelle aspire ma volonté – vouloir en toi ». L’auteur de ces lignes est Nietzsche, le philosophe de la puissance, qui les écrivit dans la solitude des montagnes de l’Engadine. 

Pour certains, elles se ramènent à de simples effusions lyriques. Pour d’autres, elles expriment un comportement héroïque de l’esprit, dont le rite est l’action, la discipline obéissance et commandement envers soi-même, et dont le temple est la grandeur primordiale des cimes, des glaciers, des gouffres et de l’azur infini.

C’est alors que les sommets montagneux et les cimes de l’intériorité coïncident, devenant une seule et même chose, puissante et simple.

Julius Evola. Méditation du haut des cimes. 


Illustration : Samrat Maharjan.