L’homme de cour (CCLXI – CCLXV).

CCLXI

Ne point continuer une sottise.

Quelques-uns se font un engagement de leurs bévues ; lorsqu’ils ont commencé à faillir, ils croient qu’il est de leur honneur de continuer. Leur cœur accuse leur faute, et leur bouche la défend. D’où il arrive que s’ils ont été taxés d’inadvertance lorsqu’ils ont commencé la sottise, ils se font passer pour fous lorsqu’ils la continuent. Une promesse imprudente, ni une résolution mal prise n’imposent point d’obligation. C’est ainsi que quelques-uns continuent leur première bêtise, et font remarquer davantage leur petit esprit, en se piquant de paraître de constants impertinents.


CCLXII

Savoir oublier.

C’est un bonheur plutôt qu’un art. Les choses qu’il vaut mieux oublier sont celles dont on se souvient le mieux. La mémoire n’a pas seulement l’incivilité de manquer au besoin, mais encore l’impertinence de venir souvent à contretemps. Dans tout ce qui doit faire de la peine elle est prodigue ; et dans tout ce qui pourrait donner du plaisir elle est stérile. Quelquefois le remède du mal consiste à l’oublier, et l’on oublie le remède. Il faut donc accoutumer la mémoire à prendre un autre train, puisqu’il dépend d’elle de donner un paradis ou un enfer. J’excepte ceux qui vivent contents, car, en l’état de leur innocence, ils jouissent de la félicité des idiots.


CCLXIII

Beaucoup de choses qui servent au plaisir ne se doivent pas posséder en propre.

L’on jouit davantage de ce qui est à autrui que de ce qui est à soi. Le premier jour est pour le maître, et tous les autres pour les étrangers. On jouit doublement de ce qui est aux autres, c’est-à-dire non seulement sans craindre de le perdre, mais encore avec le plaisir de la nouveauté. La privation fait trouver tout meilleur. L’eau de la fontaine d’autrui est aussi délicieuse que le nectar. Outre que la possession diminue le plaisir de la jouissance, elle augmente le chagrin, soit à prêter, soit à ne pas prêter ; elle ne sert qu’à conserver les choses pour autrui ; et d’ailleurs le nombre des mécontents est toujours plus grand que celui des gens reconnaissants.


CCLXIV

N’avoir point de jour négligé.

Le sort se plaît à la surprise, il laissera passer mille occasions pour prendre, un jour, son homme au dépourvu. L’esprit, la prudence et le courage doivent être à l’épreuve, et pareillement la beauté, d’autant que le jour de sa confiance sera celui de la perte de son crédit. La précaution a toujours manqué au plus grand besoin. Le n’y pas penser est le croc-en-jambe qui fait tomber. D’ailleurs, c’est une ruse ordinaire de la malice d’autrui de jouer de surprise contre les perfections, pour en faire un examen plus rigoureux. Les jours d’ostentation se savent bien, et la finesse fait semblant de n’y pas songer ; mais elle choisit le jour auquel on ne s’attend à rien, pour sonder tout ce que l’on sait faire.


CCLXV

Savoir engager ses dépendants.

Un engagement fait à propos a mis beaucoup de gens en crédit, ainsi qu’un naufrage fait les bons nageurs. C’est par là que plusieurs ont développé leur industrie et leur habileté, qui eût resté ensevelie dans leur retraite si l’occasion ne se fût pas présentée. Les difficultés et les dangers sont les causes et les aiguillons de la réputation. Un grand courage, qui se trouve en des occasions d’honneur, fait autant de besogne que mille autres. La Reine catholique Isabelle sut éminemment cette leçon d’engager, ainsi que toutes les autres ; et le Grand Capitaine dut toute sa réputation à cette politique adresse, qui fut cause aussi que beaucoup d’autres devinrent de grands hommes.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.