L'homme de cour (CCLVI – CCLX).

CCLVI

Se tenir toujours préparé contre les attaques des rustiques, des opiniâtres, des présomptueux, et de tous les autres impertinents.

Il s’en rencontre beaucoup, et la prudence consiste à n’en venir jamais aux prises avec eux. Que le sage se mire tous les jours au miroir de sa réflexion, pour voir le besoin qu’il a de s’armer de résolution, et, par ce moyen, il rompra tous les coups de la folie. S’il y pense sérieusement, il ne s’exposera jamais aux risques ordinaires que l’on court à se commettre avec les fous. L’homme muni de prudence ne sera jamais vaincu par l’impertinence. La navigation de la vie civile est dangereuse, parce qu’elle est pleine d’écueils où la réputation se brise. Le plus sûr est de se détourner, en prenant d’Ulysse des leçons de finesse. C’est ici qu’une défaite artificieuse est de grand service ; mais surtout sauve-toi par la galanterie, car c’est le plus court chemin pour sortir d’affaire.


CCLVII

N’en venir jamais à la rupture.

Car la réputation en sort toujours ébréchée. Tout homme est suffisant pour être ennemi, mais non pas pour être ami. Très peu sont en état de faire du bien, mais presque tous peuvent faire du mal. L’aigle n’est pas en sûreté entre les bras de Jupiter même, le jour qu’il offense l’escarbot. Les ennemis couverts, qui étaient aux aguets, soufflent le feu dès qu’ils voient la guerre déclarée. D’amis qui se brouillent se font les pires ennemis. Ils chargent des défauts d’autrui celui de leur propre choix. Parmi les spectateurs de la rupture, chacun en parle comme il pense, et en pense ce qu’il désire. Ils condamnent les deux parties, ou d’avoir manqué de prévoyance au commencement, ou de patience à la fin, mais toujours de prudence. Si la rupture est inévitable, il faut au moins qu’elle soit excusable. Un refroidissement vaudra mieux qu’une déclaration violente. C’est ici qu’une belle retraite fait honneur.


CCLVIII

Chercher quelqu’un qui aide à porter le faix de l’adversité.

Ne sois jamais seul, surtout dans les dangers; autrement tu te chargerais de toute la haine. Quelques- uns peuvent s’élever en prenant toute la surintendance, et ils se chargent de toute l’envie ; au lieu qu’avec un compagnon, l’on se garantit du mal, ou du moins l’on n’en porte qu’une partie. Ni la fortune, ni le caprice du peuple ne se jouent pas si facilement à deux. Le médecin adroit, qui n’a pas réussi à la guérison de son malade, ne manque jamais d’en appeler un autre qui, sous le nom de consultation, l’aide à soulever le cercueil. Partage donc la charge et le chagrin, car il est insupportable d’être tout seul à souffrir.


CCLIX

Prévenir les offenses, et en faire des faveurs.

Il y a plus d’habileté à les éviter qu’à les venger. C’est une grande adresse de faire son confident de celui que l’on eût eu pour adversaire ; de transformer en arcs- boutants de sa réputation ceux qui menaçaient de la détruire. Il sert beaucoup de savoir obliger. On coupe le passage à l’injure en la prévenant par une courtoisie ; et c’est savoir vivre que de changer en plaisirs ce qui ne devait causer que des déplaisirs. Place donc ta confidence chez la malveillance même.


CCLX

Tu ne seras ni tout entier à personne, ni personne tout entier à toi.

Ni le sang, ni l’amitié, ni la plus étroite obligation, ne suffisent pas pour cela ; car il y va bien d’un autre intérêt d’abandonner son cœur ou sa volonté. La plus grande union admet exception, et même sans blesser les lois de la plus tendre amitié. L’ami se réserve toujours quelque secret, et le fils même cache quelque chose à son père. Il y a des choses dont on fait mystère aux uns, et que l’on veut bien communiquer aux autres ; et au contraire : de sorte que l’homme se donne, ou se refuse tout entier, selon qu’il distingue les gens de sa correspondance.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.