L’homme de cour (CCLI – CCLV).

CCLI

Il faut se servir des moyens humains, comme s’il n’y en avait point de divins ; et des divins, comme s’il n’y en avait point d’humains.

C’est le précepte d’un grand maître, il n’y faut point de commentaires.


CCLII

Ni tout à soi, ni tout à autrui.

L’un et l’autre est une tyrannie toute commune. De vouloir être tout à soi, il s’ensuit que l’on veut tout pour soi. Ces gens-là ne savent rien relâcher de tout ce qui les accommode, non pas même un iota ; ils obligent peu, ils se fient à leur fortune, mais d’ordinaire cet appui les trompe. Quelquefois il est bon de nous quitter pour les autres, afin que les autres se quittent pour nous. Quiconque tient un emploi commun, est par devoir l’esclave commun ; autrement on lui dira ce que dit un jour cette vieille à l’empereur Hadrien : Renonce donc à ta charge, comme tu fais à ton devoir. Au contraire, il y en a qui sont tout aux autres, car la folie donne toujours dans l’excès, et est très malheureuse en ce point. Ils n’ont ni jour, ni heure à eux, et ils sont si peu à eux- mêmes qu’il y en eut un qui en fut appelé l’homme-à- tous. Ils sont autres qu’eux jusque dans l’entendement, car ils savent pour tous, et ignorent tout pour eux. Que l’homme d’esprit sache que ce n’est pas lui qu’on cherche, mais un intérêt qui est en lui, ou qui dépend de lui.


CCLIII

Ne se rendre pas trop intelligible.

La plupart n’estiment pas ce qu’ils comprennent, et admirent ce qu’ils n’entendent pas. Il faut que les choses coûtent pour être estimées. On passera pour habile, quand on ne sera pas entendu. Il faut toujours se montrer plus prudent et plus intelligent qu’il n’est besoin avec celui à qui l’on parle, mais avec proportion plutôt qu’avec excès. Et bien que le bon sens soit de grand poids parmi les habiles gens, le sublime est nécessaire pour plaire à la plupart du monde. Il faut leur ôter le moyen de censurer, en occupant tout leur esprit à concevoir. Plusieurs louent ce dont ils ne sauraient rendre raison quand on la leur demande, parce qu’ils respectent comme un mystère tout ce qui est difficile à comprendre, et l’exaltent à cause qu’ils l’entendent exalter.


CCLIV

Ne pas négliger le mal parce qu’il est petit.

Car un mal ne vient jamais tout seul. Les maux, ainsi que les biens, se tiennent comme des chaînons. Le bonheur et le malheur vont d’ordinaire à ceux qui ont le plus de l’un ou de l’autre ; et de là vient que chacun fuit les malheureux, et cherche les heureux. Les colombes même, avec toute leur candeur, s’arrêtent au plus blanc donjon. Tout vient à manquer à un malheureux, il se manque à lui-même en perdant la tramontane. Il ne faut pas réveiller le malheur quand il dort. C’est peu de chose qu’un pas glissant, et pourtant il est suivi d’une chute fatale, sans qu’on puisse savoir où le mal aboutira ; car, comme nul bien n’est parfait, nul mal aussi n’est au comble : celui qui vient du ciel demande de la patience, et celui qui vient du monde, de la prudence.


CCLV

Faire peu de bien à la fois, mais souvent.

L’engagement ne doit jamais surpasser le pouvoir ; quiconque donne beaucoup, ne donne pas, mais il vend. Il ne faut pas trop charger la reconnaissance, car celui qui se verra dans l’impossibilité de satisfaire, rompra la correspondance. Pour perdre beaucoup d’amis, il n’y a qu’à les obliger à l’excès : faute de pouvoir payer, ils se retirent, et d’obligés, ils deviennent ennemis. La statue voudrait ne voir jamais son sculpteur, ni l’obligé son bienfaiteur. La meilleure méthode de donner est de faire qu’il en coûte peu, et que ce peu soit ardemment désiré, afin qu’il en soit plus estimé.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.