L’homme de cour (CCXXXVI – CCXL).

CCXXXVI

Faire une grâce de ce qui n’eut été après qu’une récompense.

C’est une adresse des plus grands politiques. Les faveurs qui précèdent les mérites sont la pierre de touche des hommes bien nés. Une grâce anticipée a deux perfections, l’une la promptitude, par où celui qui reçoit reste plus obligé ; l’autre qu’un même don, qui plus tard serait une dette, par l’anticipation est une pure grâce : moyen subtil de transformer les obligations, puisque celui qui eût mérité d’être récompensé est obligé d’user de reconnaissance. Je suppose que ce sont des gens d’honneur ; car, pour les autres, ce serait leur mettre une bride plutôt qu’un éperon, que de leur avancer la paye de l’honneur.


CCXXXVII

N’être jamais en part des secrets de ses supérieurs.

Tu croiras partager des poires, et tu partageras des pierres. Plusieurs ont péri d’avoir été confidents. Il en est des confidents comme de la croûte du pain dont on se sert en guise de cuiller, laquelle risque d’être avalée avec la soupe. La confidence du prince n’est point une faveur, mais un impôt. Plusieurs cassent leur miroir, à cause qu’il leur montre leur laideur. Le prince ne saurait voir celui qui l’a pu voir ; et jamais un témoin du mal n’est vu de bon œil. Il ne faut jamais être trop obligé à personne, encore moins aux grands. Services rendus sont plus sûrs auprès d’eux que grâces reçues ; mais surtout, les confidences d’amitié sont dangereuses. Celui qui a confié son secret à un autre s’est fait son esclave ; et dans les souverains, c’est une violence qui ne peut pas être de durée; car ils aspirent avec impatience à racheter la liberté perdue, et pour y réussir, ils bouleverseront tout, et même la raison. Maxime pour les secrets : ni les ouïr, ni les dire.


CCXXXVIII

Connaître la pièce qui nous manque.

Plusieurs seraient de grands personnages, s’il ne leur manquait pas un quelque chose sans quoi ils n’arrivent jamais au comble de la perfection. Il se remarque en quelques-uns qu’ils pourraient valoir beaucoup s’ils voulaient suppléer à bien peu. Aux uns manque le sérieux, faute de quoi de grandes qualités n’ont point d’éclat en eux ; aux autres la douceur des manières ; défaut que ceux qui les hantent découvrent bientôt, et surtout dans les personnes constituées en dignité. En quelques-uns on voudrait plus d’activité ; en quelques autres plus de retenue. Il serait aisé de suppléer à tous ces défauts, si l’on y prenait garde, car la réflexion peut faire de la coutume une seconde nature.


CCXXXIX

N’être pas trop fin.

Il vaut mieux être réservé. Savoir plus qu’il ne faut, c’est émousser la pointe de son esprit, d’autant que d’ordinaire les subtilités sont faciles à rompre. La vérité bien autorisée est plus sûre. Il est bon d’avoir de l’entendement, mais non pas du flux de bouche. Le trop de raisonnement approche de la contestation. Un jugement solide, qui ne raisonne qu’autant qu’il faut, est bien meilleur.


CCXL

Savoir faire l’ignorant.

Quelquefois le plus habile homme joue ce personnage ; et il y a des occasions où le meilleur savoir consiste à feindre de ne pas savoir. Il ne faut pas ignorer, mais bien en faire semblant. Il importe peu d’être habile avec les sots, et prudent avec les fous. Il faut parler à chacun selon son caractère. L’ignorant n’est pas celui qui le fait, mais celui qui s’y laisse attraper ; c’est celui qui l’est, et non pas celui qui le contrefait. L’unique moyen de se faire aimer est de revêtir la peau du plus simple des animaux.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.