Julius Evola. Orientations (XI).

Orientations ( X ).


Ce sont là quelques orientations essentielles pour le combat à mener, écrites à l’intention, surtout, de la jeunesse, afin qu’elle reprenne le flambeau et la consigne de ceux qui n’ont pas renoncé, tout en tirant la leçon des erreurs du passé, tout en sachant bien discriminer et revoir ce qui s’est ressenti, et se ressent aujourd’hui encore, de situations contingentes. L’essentiel, c’est de ne pas descendre au niveau des adversaires, de ne pas se contenter d’agiter de simples mots d’ordre, de ne pas insister outre mesure sur ce qui relève du passé et qui, éventuellement digne d’être rappelé, n’a pas la valeur actuelle et impersonnelle d’une idée-force, enfin de ne pas céder aux suggestions du faux réalisme politicien, tare de tous les « partis ». Certes, il est nécessaire que nos forces prennent part aussi à la lutte politique au corps à corps, pour se tailler tout l’espace possible dans la situation actuelle et pour contenir l’assaut, autrement non contrarié, des forces de gauche. Mais au-delà, il est important, il est essentiel que se constitue une élite, qui, dans un recueillement soutenu, définira, avec une rigueur intellectuelle et une intransigeance absolue, l’idée en fonction de laquelle il faut s’unir, et affirmera cette idée sous la forme, surtout, de l’homme nouveau, de l’homme de la résistance, de l’homme debout parmi les ruines. S’il devait nous être donné de surmonter cette période de crise et d’ordre vacillant et illusoire, c’est à cet homme, et à lui seul, qu’appartiendrait l’avenir. Mais quand bien même le destin que le monde moderne s’est créé, et qui maintenant est en train de l’emporter, ne pourrait-il être contenu, grâce à de telles prémisses les positions intérieures seront tenues : en quelque circonstance que ce soit, ce qui devra être fait sera fait, et nous appartiendrons à cette patrie qu’aucun ennemi ne pourra jamais occuper ni détruire.


Considérons brièvement un dernier point, celui des rapports avec la religion dominante. Pour nous, l’État laïque, sous quelque forme que ce soit, appartient au passé. En particulier, nous sommes hostiles à l’un de ses déguisements, celui qui s’est présenté, dans certains milieux, comme «État éthique», produit d’une poussive, confuse et creuse philosophie « idéaliste », laquelle s’était ralliée autrefois au fascisme, mais dont la nature est telle qu’elle peut donner un aval comparable, dans le cadre d’un simple jeu de dès « dialectique », à l’antifascisme d’un Croce.

Mais si nous rejetons de telles idéologies et l’État laïque, un État clérical ou cléricalisant est, pour nous, tout aussi inacceptable. Le facteur religieux est nécessaire comme arrière-plan d’une véritable conception héroïque de la vie, laquelle doit être essentielle pour notre front. Il faut sentir en soi, comme une évidence, qu’au-delà de cette vie terrestre il y a une vie plus haute, car celui-là seul qui sent ainsi possède une force infrangible et inébranlable, celui-là seul sera capable d’un élan absolu – tandis que lorsque ce dernier manque, défier la mort et ne pas prendre en compte sa propre vie n’est possible qu’en des moments sporadiques d’exaltation ou dans le déchaînement de forces irrationnelles ; et il n’y a pas de discipline qui puisse se justifier, chez l’individu, sans une justification supérieure et autonome. Mais cette spiritualité, qui doit être vivante parmi les nôtres, n’a pas besoin de formulations dogmatiques obligées, d’une confession religieuse donnée ; le style de vie qu’il faut en tirer n’est pas, de toute façon, celui du moralisme catholique, qui ne vise guère qu’à une domestication « vertuiste » de l’animal humain ; politiquement parlant, cette spiritualité ne peut que nourrir de la méfiance pour tout ce qui est – en fait d’humanitarisme. Certes, si le catholicisme était capable de s’élever à une haute ascèse et, sur cette base précisément, s’il était capable, comme en une reprise de l’esprit du meilleur Moyen Age croisé, de faire de la foi l’âme d’un bloc armé de forces, d’un nouvel Ordre templier compact et inexorable contre les courants du chaos, du fléchissement, de la subversion et du matérialisme pratique du monde moderne – certes, dans ce cas, et même dans le cas où, condition minimale, le catholicisme serait resté fidèle à la position du Syllabus, il n’y aurait pour nous pas un instant de doute quant au choix à faire. Mais les choses étant ce qu’elles sont, étant donné le niveau médiocre et, au fond, bourgeois et paroissial, auquel est pratiquement descendu aujourd’hui tout ce qui est religion confessionnelle, étant donné le fléchissement moderniste et la toujours plus grande ouverture à gauche de l’Eglise postconciliaire de l’« aggiornamento », pour nos hommes la pure référence à l’esprit suffira, et vaudra précisément comme l’évidence d’une réalité transcendante, devant être invoquée pour greffer une autre force sur notre force, pour attirer une consécration invisible sur un nouveau monde d’hommes et de chefs d’hommes.