Julius Evola. Orientations (IX).

Ce sont là quelques orientations essentielles pour le combat à mener, écrites à l’intention, surtout, de la jeunesse, afin qu’elle reprenne le flambeau et la consigne de ceux qui n’ont pas renoncé, tout en tirant la leçon des erreurs du passé, tout en sachant bien discriminer et revoir ce qui s’est ressenti, et se ressent aujourd’hui encore, de situations contingentes. L’essentiel, c’est de ne pas descendre au niveau des adversaires, de ne pas se contenter d’agiter de simples mots d’ordre, de ne pas insister outre mesure sur ce qui relève du passé et qui, éventuellement digne d’être rappelé, n’a pas la valeur actuelle et impersonnelle d’une idée-force, enfin de ne pas céder aux suggestions du faux réalisme politicien, tare de tous les « partis ». Certes, il est nécessaire que nos forces prennent part aussi à la lutte politique au corps à corps, pour se tailler tout l’espace possible dans la situation actuelle et pour contenir l’assaut, autrement non contrarié, des forces de gauche. Mais au-delà, il est important, il est essentiel que se constitue une élite, qui, dans un recueillement soutenu, définira, avec une rigueur intellectuelle et une intransigeance absolue, l’idée en fonction de laquelle il faut s’unir, et affirmera cette idée sous la forme, surtout, de l’homme nouveau, de l’homme de la résistance, de l’homme debout parmi les ruines. S’il devait nous être donné de surmonter cette période de crise et d’ordre vacillant et illusoire, c’est à cet homme, et à lui seul, qu’appartiendrait l’avenir. Mais quand bien même le destin que le monde moderne s’est créé, et qui maintenant est en train de l’emporter, ne pourrait-il être contenu, grâce à de telles prémisses les positions intérieures seront tenues : en quelque circonstance que ce soit, ce qui devra être fait sera fait, et nous appartiendrons à cette patrie qu’aucun ennemi ne pourra jamais occuper ni détruire.


Il faut maintenant parler du problème de la culture. Mais non outre mesure. En effet, nous ne surestimons pas la culture. Ce que nous appelons « vision du monde » ne repose pas sur les livres ; c’est une forme intérieure qui peut être plus précise chez une personne sans culture particulière que chez un « intellectuel » et un écrivain. Parmi les choses néfastes qu’on peut imputer à la « libre culture » à la portée de tous, il y a le fait que l’individu est laissé sans défense devant toutes sortes d’influences, même quand il est incapable de se montrer actif face à elles, de discriminer et de juger selon une droite appréciation.

Mais ce n’est pas le lieu de s’étendre sur ce point, sinon pour relever que, dans l’état actuel des choses, il y a des courants spécifiques contre lesquels la jeunesse d’aujourd’hui doit se défendre intérieurement. Nous avons déjà parlé d’un style fait de droiture, de tenue intérieure. Ce style implique un juste savoir et les jeunes, plus particulièrement, doivent se rendre compte de l’intoxication opérée dans toute une génération par les variétés convergentes d’une vision de l’existence déformée et fausse, variétés qui ont eu une incidence sur les forces intérieures. Sous une forme ou sous une autre, ces toxines continuent d’agir dans la culture, comme autant de foyers d’infection qui doivent être repérés et neutralisés. En dehors du matérialisme historique et de l’économisme, dont il a déjà été question, on trouve, parmi les principaux foyers d’infection, le darwinisme, la psychanalyse, l’existentialisme.

Contre le darwinisme, il faut réaffirmer la dignité fondamentale de la personne humaine, en reconnaissant son véritable statut, qui n’est pas celui d’une espèce animale particulière, plus ou moins évoluée, parmi tant d’autres, qui se serait différenciées par « sélection naturelle » et resterait liée à des origines bestiales et primitivistes, mais un statut tel qu’il l’élève virtuellement au-dessus du plan biologique. Bien qu’on ne parle plus tellement aujourd’hui du darwinisme, sa substance perdure, le mythe biologique darwinien dans l’une ou l’autre de ses variantes garde sa valeur bien précise de dogme, défendu par les anathèmes de la « science », au sein du matérialisme de la civilisation marxiste et de la civilisation américaine. L’homme moderne s’est habitué à cette conception dégradée, s’y reconnaît désormais tranquillement, la trouve naturelle.

Contre la psychanalyse, il faut mettre en avant l’idéal du Moi qui n’abdique pas, qui entend rester conscient, autonome et souverain face à la partie nocturne et souterraine de son âme, face aussi au démon de la sexualité ; qui ne se sent ni « refoulé », ni déchiré par la psychose, mais qui réalise un équilibre de toutes ses facultés, ordonnées à une signification supérieure de la vie et de l’action. On peut signaler ici une convergence évidente : le discrédit jeté sur le principe consciente de la personne, l’importance accordée, par la psychanalyse et des écoles analogues, au subconscient, à l’irrationnel, à l’ « inconscient collectif », etc., correspond exactement, dans l’individu, dans le monde social et historique moderne, le mouvement partant du bas, la subversion, le remplacement révolutionnaire du supérieur par l’inférieur et le mépris de tout principe d’autorité. La même tendance agit sur deux plans différents et les deux effets ne peuvent que se compléter tour à tour.

Quant à l’existentialisme, même si l’on y distingue ce qui est proprement une philosophie – une confuse philosophie – restée jusqu’à hier la chasse gardée de petits cercles de spécialistes, il faut y reconnaître l’état d’âme d’une crise érigée en système et adulée, la vérité d’un type humain brisé et contradictoire, qui subit sous la forme de l’angoisse, du tragique et de l’absurde une liberté par laquelle il ne se sent pas élevé, mais au contraire condamné, sans échappatoire et sans responsabilité, au sein d’un monde privé de valeur et de sens. Tout cela, alors que le meilleur de Nietzsche, déjà avait indiqué une voie pour rendre sens à l’existence, pour se donner une loi et une valeur tangible face à un nihilisme radical, à l’enseigne d’un existentialisme positif et selon son expression : « de nature noble ».

Telles sont les directions à suivre, qui ne doivent pas être intellectualistes, mais vécues, intégrées dans leur signification immédiate à la vie intérieure et à la conduite de chacun. Se relever est impossible tant qu’on reste, d’une manière ou d’une autre, sous l’influence de ces formes d’une pensée fausse et déviée. Mais une fois désintoxiqué, on peut acquérir clarté, droiture, force.