L'homme de cour (CCXXVI – CCXXX).

CCXXVI

Attention à engager.

La plupart des hommes ne parlent ni n’agissent point selon ce qu’ils sont, mais selon l’impression des autres. Il n’y a personne qui ne soit plus que suffisant pour persuader le mal, d’autant que le mal est cru très facilement, quelquefois même qu’il est incroyable. Tout ce que nous avons de meilleur dépend de la fantaisie d’autrui. Quelques-uns se contentent d’avoir la raison de leur côté, mais cela ne suffit pas, et, par conséquent, il faut le secours de la poursuite. Quelquefois le soin d’engager coûte très peu et vaut beaucoup. Avec des paroles on achète de bons effets. Dans cette grande hôtellerie du monde, il n’y a point de si petit ustensile dont il n’arrive d’avoir besoin une fois l’an ; et si peu qu’il vaille, il sera très incommode de s’en passer. Chacun parle de l’objet selon sa passion.


CCXXVII

N’être point homme de première impression.

Quelques-uns se marient si follement avec la première information, que toutes les autres ne leur sont plus que des concubines. Et comme le mensonge va toujours le premier, la vérité ne trouve plus de place. L’entendement et la volonté ne se doivent jamais remplir ni de la première proposition, ni du premier objet; ce qui est la marque d’un pauvre fonds. Quelques gens ressemblent à un pot neuf, qui prend pour toujours l’odeur de la première liqueur, bonne ou mauvaise, qu’on y verse. Quand cette faiblesse vient à être connue, elle est pernicieuse, parce qu’elle donne pied aux artifices de la malice. Ceux qui ont de mauvaises intentions se hâtent de donner leur teinture à la crédulité. Il faut donc laisser une place vide pour la révision. Qu’Alexandre garde son autre oreille pour la partie adverse ; qu’il laisse une porte ouverte à la seconde et à la troisième information. C’est une marque d’incapacité de s’en tenir à la première, et même un défaut qui approche fort de l’entêtement.


CCXXVIII

N’avoir ni le bruit ni le renom d’avoir méchante langue.

Car c’est passer pour un fléau universel. Ne sois point ingénieux aux dépens d’autrui : ce qui est encore plus odieux que pénible. Chacun se venge du médisant en disant mal de lui ; et comme il est seul, il sera bien plutôt vaincu, que les autres, qui sont en grand nombre, ne seront convaincus. Le mal ne doit jamais être un sujet de contentement ni de commentaire. Le médisant est haï pour toujours ; et, si quelquefois de grands personnages conversent avec lui, c’est plutôt pour le plaisir d’entendre ses lardons, que par aucune estime qu’ils fassent de lui. Celui qui dit du mal s’en fait toujours dire encore davantage.


CCXXIX

Savoir partager sa vie en homme d’esprit.

Non pas selon que se présentent les occasions, mais par prévoyance, et par choix. Une vie qui n’a point de relâche est pénible comme une longue route où l’on ne trouve point d’hôtelleries ; une variété bien entendue la rend heureuse. La première pose doit se passer à parler avec les morts. Nous naissons pour savoir, et pour nous savoir nous-mêmes, et c’est par les livres que nous l’apprenons au vrai, et que nous devenons des hommes faits. La seconde station se doit destiner aux vivants ; c’est-à-dire qu’il faut voir ce qu’il y a de meilleur dans le monde, et en tenir registre. Tout ne se trouve pas dans un même lieu. Le Père universel a partagé ses dons, et quelquefois il s’est plu à en faire largesse au pays le plus misérable. La troisième pose doit être toute pour nous. Le suprême bonheur est de philosopher.


CCXXX

Ouvrir les yeux quand il est temps.

Tous ceux qui voient n’ont pas les yeux ouverts ; ni tous ceux qui regardent ne voient pas. De réfléchir trop tard, ce n’est pas un remède, mais un sujet de chagrin. Quelques-uns commencent à voir quand il n’y a plus rien à voir. Ils ont défait leurs maisons et dissipé leurs biens avant que de se faire eux-mêmes. Il est difficile de donner de l’entendement à qui n’a pas la volonté d’en avoir, et encore plus de donner la volonté à qui n’a point d’entendement. Ceux qui les environnent jouent avec eux comme avec des aveugles, et toute la compagnie s’en divertit ; et d’autant qu’ils sont sourds pour ouïr, ils n’ouvrent jamais les yeux pour voir. Cependant, il se trouve des gens qui fomentent cette insensibilité, parce que leur bien-être consiste à faire que les autres ne soient rien. Malheureux le cheval dont le maître n’a point d’yeux! Il sera difficile qu’il engraisse.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.