Julius Evola. Orientations (VII).

Orientations ( VI ).


Ce sont là quelques orientations essentielles pour le combat à mener, écrites à l’intention, surtout, de la jeunesse, afin qu’elle reprenne le flambeau et la consigne de ceux qui n’ont pas renoncé, tout en tirant la leçon des erreurs du passé, tout en sachant bien discriminer et revoir ce qui s’est ressenti, et se ressent aujourd’hui encore, de situations contingentes. L’essentiel, c’est de ne pas descendre au niveau des adversaires, de ne pas se contenter d’agiter de simples mots d’ordre, de ne pas insister outre mesure sur ce qui relève du passé et qui, éventuellement digne d’être rappelé, n’a pas la valeur actuelle et impersonnelle d’une idée-force, enfin de ne pas céder aux suggestions du faux réalisme politicien, tare de tous les « partis ». Certes, il est nécessaire que nos forces prennent part aussi à la lutte politique au corps à corps, pour se tailler tout l’espace possible dans la situation actuelle et pour contenir l’assaut, autrement non contrarié, des forces de gauche. Mais au-delà, il est important, il est essentiel que se constitue une élite, qui, dans un recueillement soutenu, définira, avec une rigueur intellectuelle et une intransigeance absolue, l’idée en fonction de laquelle il faut s’unir, et affirmera cette idée sous la forme, surtout, de l’homme nouveau, de l’homme de la résistance, de l’homme debout parmi les ruines. S’il devait nous être donné de surmonter cette période de crise et d’ordre vacillant et illusoire, c’est à cet homme, et à lui seul, qu’appartiendrait l’avenir. Mais quand bien même le destin que le monde moderne s’est créé, et qui maintenant est en train de l’emporter, ne pourrait-il être contenu, grâce à de telles prémisses les positions intérieures seront tenues : en quelque circonstance que ce soit, ce qui devra être fait sera fait, et nous appartiendrons à cette patrie qu’aucun ennemi ne pourra jamais occuper ni détruire.


Même si l’idéal d’une unité politique virile et organique fut déjà une partie essentielle du monde qui a été vaincu – et l’on sait que, chez nous, le symbole romain fut évoqué de nouveau – il faut admettre que, dans certains cas, cet idéal connut une déviation et avorta dans la direction erronée du « totalitarisme ». Cela, une fois de plus, est un point qu’on doit voir avec clarté, afin que la différenciation des fronts soit précise, afin, aussi, de ne pas fournir d’armes à ceux qui ont tout intérêt à confondre les choses. La hiérarchie n’est pas le hiérarchisme (un mal, celui-là, qui, malheureusement, cherche parfois, de nos jours, à se répandre en mode mineur), et la conception organique n’a rien à voir avec la sclérose de l’idolâtrie de l’État, ni avec une centralisation niveleuse. Quant aux individus, il n’y a dépassement de l’individualisme comme du collectivisme que lorsque des hommes se tiennent en face d’autres hommes, dans la diversité naturelle de leur être et de leurs dignités. L’unité qui doit empêcher, en règle générale, toute forme de dissociation et d’absolutisation du particulier, doit être, elle, essentiellement spirituelle, doit être celle d’une influence centrale ordonnatrice, d’une impulsion qui, selon les domaines, revêt des formes d’expression très différentes. Telle est l’essence véritable de la conception « organique », opposée aux rapports rigides et extrinsèques propres au « totalitarisme ». Dans ces cadres, l’exigence de dignité et de liberté de la personne humaine, que le libéralisme ne sait concevoir qu’en des termes individualistes, égalitaires et privés, peut se réaliser intégralement. C’est dans cet esprit que doivent être étudiées les structures d’un nouvel ordre politique et social, en de solides et claires articulations.

Mais de telles structures ont besoin d’un centre, d’un suprême point de référence. Un nouveau symbole de souveraineté et d’autorité est nécessaire. La consigne, à ce sujet, doit être précise, et les tergiversations idéologiques ne sauraient être admises. Il est bon de dire clairement qu’on ne touche ici au problème institutionnel que de façon subordonnée ; il s’agit avant tout de ce qui est nécessaire à une atmosphère spécifique, au fluide qui doit animer tous les rapports de fidélité, de dévouement, de service, d’action impersonnelle, afin que soit vraiment dépassé tout ce que le monde politique et social actuel présente en fait de grisaille, d’aspects mécaniques et sournois. Mais aujourd’hui, pour ce qui est de ce point, on finira dans une impasse si l’on n’est pas capable, au sommet, d’une espèce d’ascèse de l’idée pure. Certains antécédents malheureux de nos traditions nationales et, plus encore, les contingences tragiques du passé récent, entravent, chez de nombreux esprits, la perception nette de la juste direction. Nous-mêmes sommes prêt à admettre l’incohérence de la solution monarchique, si l’on songe à ceux qui ne savent aujourd’hui défendre que le résidu d’une idée, un symbole vidé et dévirilisé, comme celui de la monarchie constitutionnelle parlementaire. Mais nous devons déclarer de manière tout aussi tranchée notre refus de l’idée républicaine. Etre antidémocrate d’un côté, et de l’autre défendre « férocement » (telle est malheureusement la terminologie de quelques représentants d’une fausse intransigeance) l’idée républicaine, est une absurdité qui saute aux yeux : la république (nous entendons ici les républiques modernes : celles de l’Antiquité furent des aristocratie – comme à Rome – ou des oligarchies, ces dernières présentant souvent le caractère de la tyrannie) appartient essentiellement au monde qui prit naissance avec le jacobinisme et la subversion antitraditionnelle et antihiérachique du XIXe siècle. Qu’on la laisse donc à ce monde, qui n’est pas le nôtre. En règle générale, une nation autrefois monarchique qui devient une république, ne peut être considérée que comme une nation « déchue ». Pour l’Italie, il est inutile de jouer sur l’équivoque au nom d’une fidélité au fascisme de Salò, car si pour cette raison l’on devait suivre la fausse voie républicaine, on serait précisément infidèle à quelque chose de mieux, on jetterait à la mer le noyau central de l’idéologie du Ventennio, à savoir sa doctrine de l’État comme autorité, pouvoir, imperium.

C’est à cette doctrine, et à elle seule, qu’il faut adhérer, sans accepter de descendre à un niveau inférieur et sans faire le jeu d’aucun groupe. La concrétisation du symbole peut rester indéterminée pour le moment ; la tâche essentielle, c’est de préparer silencieusement l’environnement spirituel adéquat, afin que le symbole d’une autorité suprême et intangible soit perçu et recouvre la plénitude de son sens ; à ce symbole ne saurait correspondre la statue d’un quelconque et révocable « président » de la république, et pas même celle d’un tribun ou chef populaire, détenteur d’un simple pouvoir individuel informe, privé de tout charisme supérieur, d’un pouvoir reposant en fait sur la fascination précaire qu’il exerce sur les forces irrationnelles des masses. Ce phénomène, auquel certains ont donné le nom de « bonapartisme », a été interprété, à juste titre, non comme le contraire de la démocratie démagogique ou « populaire », mais comme sa conclusion logique : l’une des sombres apparitions du « déclin de l’Occident » pour parler comme Spengler. C’est là une pierre d’achoppement et une mise à l’épreuve pour les nôtres : la sensibilité par rapport à tout cela. Carlyle, déjà, avait parlé « du monde des domestiques qui veut être gouverné par un pseudo- Héros » – non par un seigneur.


Orientations ( VIII ).