Julius Evola. Orientations (VI).

Orientations ( V ).


Ce sont là quelques orientations essentielles pour le combat à mener, écrites à l’intention, surtout, de la jeunesse, afin qu’elle reprenne le flambeau et la consigne de ceux qui n’ont pas renoncé, tout en tirant la leçon des erreurs du passé, tout en sachant bien discriminer et revoir ce qui s’est ressenti, et se ressent aujourd’hui encore, de situations contingentes. L’essentiel, c’est de ne pas descendre au niveau des adversaires, de ne pas se contenter d’agiter de simples mots d’ordre, de ne pas insister outre mesure sur ce qui relève du passé et qui, éventuellement digne d’être rappelé, n’a pas la valeur actuelle et impersonnelle d’une idée-force, enfin de ne pas céder aux suggestions du faux réalisme politicien, tare de tous les « partis ». Certes, il est nécessaire que nos forces prennent part aussi à la lutte politique au corps à corps, pour se tailler tout l’espace possible dans la situation actuelle et pour contenir l’assaut, autrement non contrarié, des forces de gauche. Mais au-delà, il est important, il est essentiel que se constitue une élite, qui, dans un recueillement soutenu, définira, avec une rigueur intellectuelle et une intransigeance absolue, l’idée en fonction de laquelle il faut s’unir, et affirmera cette idée sous la forme, surtout, de l’homme nouveau, de l’homme de la résistance, de l’homme debout parmi les ruines. S’il devait nous être donné de surmonter cette période de crise et d’ordre vacillant et illusoire, c’est à cet homme, et à lui seul, qu’appartiendrait l’avenir. Mais quand bien même le destin que le monde moderne s’est créé, et qui maintenant est en train de l’emporter, ne pourrait-il être contenu, grâce à de telles prémisses les positions intérieures seront tenues : en quelque circonstance que ce soit, ce qui devra être fait sera fait, et nous appartiendrons à cette patrie qu’aucun ennemi ne pourra jamais occuper ni détruire.


Dans la même ligne que ce qui précède, il est clair que notre radicalisme de la reconstruction n’implique pas seulement le refus de transiger avec quelque variante que ce soit de l’idéologie marxiste ou socialiste, mais aussi, plus généralement avec ce qu’on peut appeler l’hallucination ou la démonie de l’économie. Il s’agit, ici, de l’idée selon laquelle c’est le facteur économique qui est important, réel, décisif, dans la vie individuelle comme dans la vie collective ; de l’idée que la concentration de toute valeur et de tout intérêt sur le plan de l’économie et de la production n’est pas l’aberration sans précédents de l’homme occidental moderne, mais quelque chose de normal, non une éventuelle nécessité brutale, mais quelque chose qui doit être voulu et exalté. Capitalisme et marxisme ne sortent pas de ce cercle fermé et obscur. Ce cercle, nous devons le briser. Tant qu’on ne saura parler que de classes économiques, de travail, de salaires, de production, tant qu’on aura l’illusion que le véritable progrès humain, la véritable élévation de l’individu sont conditionnés par un système particulier de distribution de la richesse et des biens et dépendent donc de l’indigence ou de l’aisance, de la situation américaine de prosperity ou de celle du socialisme utopique, on restera sur le même plan que ce qu’il faut combattre. Or, c’est précisément ce que nous devons affirmer : à savoir que tout cela doit être combattu. Nous devons affirmer que tout ce qui est économie et intérêt économique comme simple satisfaction de besoins physiques a eu, a et aura toujours une fonction subordonnée dans une humanité normale ; qu’au-delà de ce domaine doit s’affirmer un ordre de valeurs supérieures, politiques, spirituelles et héroïques, un ordre – répétons-le – qui ignore, parce qu’il ne les admet même pas, les « prolétaires » et les « capitalistes », et en vertu duquel doivent être définies les choses pour lesquelles il vaut la peine de vivre et de mourir ; un ordre où doit s’établir une vraie hiérarchie, où de nouvelles dignités doivent se dégager, et au sommet duquel doit trôner la fonction supérieure du commandement, de l’imperium.

Sur ce point précis, bien des mauvaises herbes qui ont poussé çà et là, et parfois jusque dans notre propre camp, doivent être arrachées. Que signifient, en effet, ces discours sur l’ « État du travail », le « socialisme national », l’ « humanisme du travail », etc. ? Que sont ces appels plus ou moins explicites à une involution de la politique dans l’économie, faisant penser à une reprise des tendances problématiques vers un « corporatisme intégral » et, au fond, acéphale, qui trouvèrent heureusement, dans le fascisme, la route barrée devant elles ? Et qu’est-ce donc que cette façon de considérer la formule de la « socialisation » comme une espèce de remède universel, d’élever l’ « idée sociale » au rang de symbole d’une civilisation nouvelle qui devrait être, on ne sait trop comment au-delà de l’ « Est » et de l’ « Ouest » ?

C’est là – il faut le reconnaître – la part d’ombre présente dans de nombreux esprits, qui pourtant, sous d’autres aspects, se trouvent sur le même front que nous. Par là, ces esprits pensent être fidèle à un mot d’ordre « révolutionnaire », alors qu’ils n’obéissent qu’à des suggestions plus fortes qu’eux dont est saturé un milieu politique dégradé. La « question sociale » elle-même fait partie de ces suggestions. Quand prendra-t-on enfin conscience de la vérité, à savoir que le marxisme n’est pas apparu parce qu’il existait une question sociale, mais que la question sociale est apparue – dans de très nombreux cas – à cause du marxisme, c’est-à-dire artificiellement, et donc sous des formes presque toujours insolubles, à cause d’agitateurs, des fameux « éveilleurs de conscience » sur lesquels Lénine s’est exprimé très clairement lorsqu’il a réfuté le caractère spontané des mouvements révolutionnaires prolétariens ?

C’est à partir de cette prémisse qu’il faudrait agir, avant tout dans le sens de la déprolétarisation idéologique, de la désinfection du virus socialiste dans les parties encore saines du peuple. Alors seulement, telle ou telle réforme pourra être étudiée et réalisée sans danger, selon la vraie justice.

Ainsi, à titre de cas particulier, on verra dans quel esprit l’idée corporative pourra être de nouveau l’une des bases de la reconstruction : le corporatisme moins comme système général d’équilibre étatique et quasi bureaucratique, qui maintient l’idée délétère de fronts de classe opposés, que comme volonté de retrouver, au sein même de l’entreprise, cette unité et cette solidarité de forces différenciées que la prévarication capitaliste (avec le type plus récent et parasitaire du spéculateur et du capitaliste-financier), d’une part, l’agitation marxiste, d’autre part, ont compromises et brisées. Il faut donner à l’entreprise la forme d’une unité quasi militaire, avec d’un côté le sens de la responsabilité, l’énergie et la compétence, chez les dirigeants, et de l’autre, la solidarité et la fidélité des forces laborieuses, associées aux premiers dans l’effort commun. Le seul objectif véritable, c’est donc la reconstruction organique de l’entreprise, et pour réaliser cet objectif, il n’est pas nécessaire de recourir à des formules destinées à flatter, dans le cadre de basses manœuvres de propagande et électorales, l’esprit de sédition, déguisé en « justice sociale », des couches inférieures des masses. D’une manière générale, il faudrait reprendre le style fait d’impersonnalité active, de dignité, de solidarité dans la production qui fut caractéristique des anciennes corporations artisanales et professionnelles. Le syndicalisme, avec sa « lutte » et avec les authentiques chantages dont il ne nous offre aujourd’hui que trop d’exemples, doit être banni. Mais, redisons-le, on doit arriver à cela en partant de l’intérieur. L’important, c’est que contre toute forme de ressentiment et d’antagonisme social, chacun sache reconnaître et aimer sa fonction, celle conforme à sa nature, et sache voir ainsi à l’intérieur de quelles limites il peut développer ses potentialités et parvenir à une perfection spécifique : car il est certain qu’un artisan qui remplit parfaitement sa fonction est supérieur à un roi qui s’écarte de la sienne et qui n’est pas à la hauteur de sa dignité.

En particulier, on peut admettre un système de compétences techniques et de représentations corporatives, pour remplacer le parlementarisme des partis ; mais il ne faut pas oublier que les hiérarchies techniques, dans leur ensemble, ne peuvent être qu’un degré dans la hiérarchie intégrale : elle relèvent de l’ordre des moyens, qui doit être subordonné à l’ordre des fins, auquel seul correspond la partie proprement politique et spirituelle de l’État. Parler, en revanche, d’un « État du travail » ou « de la production » équivaut à faire de la partie le tout, c’est s’en tenir, par analogie, à un organisme humain ramené à ses fonctions exclusivement physico-vitales. Un tel choix, borné et sombre, ne saurait être notre drapeau, non plus que l’idée « sociale » elle-même. La véritable antithèse de l’ « Est » comme de l’ « Ouest » n’est pas l’ « idéal social ». C’est l’idée hiérarchique intégrale. Sur ce point, toute incertitude est inadmissible.


Orientations ( VII ).