Julius Evola. Orientations (V).

Orientations ( IV ).


Ce sont là quelques orientations essentielles pour le combat à mener, écrites à l’intention, surtout, de la jeunesse, afin qu’elle reprenne le flambeau et la consigne de ceux qui n’ont pas renoncé, tout en tirant la leçon des erreurs du passé, tout en sachant bien discriminer et revoir ce qui s’est ressenti, et se ressent aujourd’hui encore, de situations contingentes. L’essentiel, c’est de ne pas descendre au niveau des adversaires, de ne pas se contenter d’agiter de simples mots d’ordre, de ne pas insister outre mesure sur ce qui relève du passé et qui, éventuellement digne d’être rappelé, n’a pas la valeur actuelle et impersonnelle d’une idée-force, enfin de ne pas céder aux suggestions du faux réalisme politicien, tare de tous les « partis ». Certes, il est nécessaire que nos forces prennent part aussi à la lutte politique au corps à corps, pour se tailler tout l’espace possible dans la situation actuelle et pour contenir l’assaut, autrement non contrarié, des forces de gauche. Mais au-delà, il est important, il est essentiel que se constitue une élite, qui, dans un recueillement soutenu, définira, avec une rigueur intellectuelle et une intransigeance absolue, l’idée en fonction de laquelle il faut s’unir, et affirmera cette idée sous la forme, surtout, de l’homme nouveau, de l’homme de la résistance, de l’homme debout parmi les ruines. S’il devait nous être donné de surmonter cette période de crise et d’ordre vacillant et illusoire, c’est à cet homme, et à lui seul, qu’appartiendrait l’avenir. Mais quand bien même le destin que le monde moderne s’est créé, et qui maintenant est en train de l’emporter, ne pourrait-il être contenu, grâce à de telles prémisses les positions intérieures seront tenues : en quelque circonstance que ce soit, ce qui devra être fait sera fait, et nous appartiendrons à cette patrie qu’aucun ennemi ne pourra jamais occuper ni détruire.


Il est en outre important, sous l’angle de l’orientation doctrinale mais aussi par rapport au monde de l’action, que les hommes du nouveau front reconnaissent avec exactitude l’enchaînement des causes et des effets, la continuité essentielle du courant qui a donné naissance aux différentes formes politiques aujourd’hui en concurrence dans le chaos des partis. Libéralisme, puis démocratie, puis socialisme, puis radicalisme, enfin communisme et bolchevisme ne sont apparus dans l’histoire que comme des degrés d’un même mal, des stades dont chacun prépare le suivant dans l’ensemble d’un processus de chute. Et le commencement de ce processus fut le moment où l’homme occidental brisa les liens avec la tradition, méconnut tout symbole supérieur d’autorité et de souveraineté, revendiqua pour lui-même en tant qu’individu une liberté vaine et illusoire, devint atome au lieu de rester partie consciente dans l’unité organique et hiérarchique d’un tout. Et l’atome, à la fin, devait trouver contre lui la masse des autres atomes, des autres individus, et devait être impliqué dans l’émergence du règne de la quantité, du pur nombre, des masses matérialistes et n’ayant d’autre Dieu que l’économie souveraine. Dans ce processus, on ne s’arrête pas à mi-chemin. Sans la Révolution française et le libéralisme, constitutionnalisme et démocratie n’auraient pas vu le jour, sans la démocratie il n’y aurait eu ni socialisme ni nationalisme démagogique, sans la préparation mise en œuvre par le socialisme, radicalisme et communisme ne seraient pas nés. Le fait que différentes formes se présentent souvent, aujourd’hui, les unes à côté des autres ou les unes opposées aux autres, ne doit pas empêcher ceux qui voient vraiment de reconnaître qu’elles se tiennent ensemble, réciproquement et n’expriment que les divers stades d’un même courant, d’une même subversion de tout ordre social normal et légitime. Ainsi, la grande illusion de nos jours consiste à croire que démocratie et libéralisme sont l’antithèse du communisme et ont le pouvoir d’endiguer la marée des forces du bas, de ce qu’on appelle, dans le jargon des syndicats, le mouvement « progressiste ». Illusion : c’est comme si on disait que le crépuscule est le contraire de la nuit, que le degré initial d’une maladie est l’opposé de la forme aiguë et endémique de cette maladie, qu’un poison dilué est l’antidote du même poison à l’état pur et concentré. Les hommes qui gouvernent cette Italie « libérée » n’ont rien appris de l’histoire la plus récente, dont les leçons se sont répétées jusqu’à la monotonie, et continuent leur petit jeu émouvant avec des conceptions politiques périmées et inconsistantes, au sein du carnaval parlementaire, véritable danse macabre sur un volcan non éteint. Mais nous, nous devons avoir en propre le courage des choix radicaux, le non lancé à la décadence politique sous toutes ses formes, qu’elles soient de gauche ou d’une soi-disant droite. Et, surtout, voilà ce dont il faut être conscient : on ne pactise pas avec la subversion, car faire des concessions aujourd’hui signifie se condamner à être totalement vaincu demain. Intransigeance de l’idée, donc, et capacité de se porter immédiatement en avant, avec des forces pures, lorsque le moment opportun sera venu.

Cela implique aussi, naturellement, qu’on puisse se débarrasse d’une déviation idéologique, malheureusement répandue également dans une partie de la jeunesse, et en fonction de laquelle on accorde des alibis aux destructions déjà advenues, en entretenant l’illusion que ces destructions, après tout, étaient nécessaire et serviront au « progrès » ; en entretenant l’illusion, aussi, qu’il faut combattre pour quelque chose de « nouveau », situé dans un avenir déterminé, plutôt que pour des vérités que nous possédons déjà parce que, fût-ce sous diverses formes d’application, elles ont partout et toujours servi de fondement à tout type juste d’organisation sociale et politique. Qu’on rejette donc ces lubies. Et qu’on rie à la face de ceux qui nous accusent d’être « antihistoriques » et « réactionnaires ». L’Histoire, entité mystérieuse écrite avec la lettre majuscule, n’existe pas. Ce sont les hommes en tant qu’ils sont vraiment des hommes, qui dont et défont l’histoire ; l’«historicisme», qui est plus ou moins la même chose que ce qu’on appelle le « progressisme » dans les milieux de gauche, ne poursuit en fait qu’un seul objectif, aujourd’hui : fomenter la passivité devant le courant qui grossit et mène de plus en plus bas. Quant à la « réaction », voici ce qu’il faut répondre : Tandis que vous agissez, détruisant et profanant, vous voudriez donc que nous ne « réagissions » pas, mais que nous restions à vous regarder, et même à vous dire : braves gens, continuez ! Nous ne sommes pas « réactionnaires » pour un seul motif : le mot n’est pas assez fort ; et, surtout, parce que nous, nous partons du positif, nous représentons le positif, des valeurs réelles et originelles, qui n’ont besoin de la lumière d’aucun « soleil de l’avenir ».

Face à notre radicalité, en particulier, l’opposition entre l’ « Est » rouge et l’ « Ouest » démocratique semble insignifiante, de même qu’un éventuel conflit armé entre ces deux blocs nous apparaît, lui aussi, tragiquement insignifiant. Si l’on s’en tient au court terme, le choix du moindre mal, certes, subsiste, car la victoire militaire de l’ « Est » impliquerait la liquidation physique immédiate des derniers représentants de la résistance. Mais sur le plan idéologique, Russie et Amérique du Nord doivent être considérées comme les deux mâchoires d’une tenaille en train de se resserrer définitivement autour de l’Europe. Sous deux formes diverses mais convergentes, une même force, étrangère et ennemie, agit en elles. Les formes de standardisation, de conformisme, de nivellement démocratique, de frénésie productive, de brains trust plus ou moins tyrannique et explicite, de matérialisme pratique, au sein de l’américanisme, ne peuvent servir qu’à aplanir la route pour la phase ultérieure, qui est représentée, sur la même direction, par l’idéal communiste de l’homme- masse. Ce qui distingue l’américanisme, c’est que l’attaque contre la personnalité et la qualité ne s’y réalise pas par la coercition brutale d’une dictature marxiste et d’une pensée d’État, mais que les mêmes traits y ont pris forme ou y prennent forme quasi spontanément, par les canaux d’une civilisation ne connaissant pas d’idéaux plus élevés que la richesse, la consommation, le rendement, la production effrénée, donc par une exaspération et une réduction à l’absurde de ce qui eut déjà lieu en Europe. Mais le primitivisme, le mécanicisme et la brutalité sont présents d’un côté comme de l’autre. Dans un certain sens, l’américanisme, pour nous, est plus dangereux que le communisme : parce qu’il est une sorte de cheval de Troie. Lorsque l’assaut contre les valeurs résiduelles de la tradition européenne s’effectue sous la forme directe et nue propre à l’idéologie bolchevique et au stalinisme, des réactions se produisent encore, certaines lignes de résistance, bien que fragiles, peuvent être maintenues. Il en va autrement lorsque le même mal agit de façon plus subtile, lorsque les transformations adviennent de manière insensible, sur le plan des mœurs et de la vision générale de la vie, comme c’est le cas avec l’américanisme. En subissant d’un cœur léger l’influence de celui-ci par le biais de la démocratie, l’Europe se prépare déjà à la dernière abdication, au point que, peut-être, une catastrophe militaire ne sera pas nécessaire, et qu’on se retrouvera, « progressivement », après une ultime crise sociale, plus ou moins au même point. Répétons-le : on ne s’arrête pas à mi-chemin. Qu’il le veuille ou non, l’américanisme travaille pour son ennemi apparent, pour le collectivisme.


Orientations ( VI ).