L'homme de cour (CCXVI – CCXX).

CCXVI

Parler net.

Cela montre non seulement du dégagement, mais encore de la vivacité d’esprit. Quelques-uns conçoivent bien, et enfantent mal ; car, sans la clarté, les enfants de l’âme, c’est-à-dire les pensées et les expressions, ne sauraient venir au jour. Il en est de certaines gens comme de ces pots qui tiennent beaucoup et donnent peu : au contraire, d’autres en disent encore plus qu’ils n’en savent. Ce que la résolution est dans la volonté, l’expression l’est dans l’entendement ; ce sont deux grandes perfections. Les esprits nets sont plausibles ; souvent les esprits confus ont été admirés pour n’avoir pas été entendus. Quelquefois l’obscurité sied bien pour se distinguer du vulgaire. Mais comment les autres jugeront-ils de ce qu’ils écoutent, si ceux qui parlent ne conçoivent pas eux-mêmes ce qu’ils disent ?


CCXVII

Il ne faut ni aimer, ni haïr pour toujours.

Vis aujourd’hui avec tes amis comme avec ceux qui peuvent être demain tes pires ennemis. Puisque cela se voit par l’expérience, il est bien juste de donner dans la prévention. Garde-toi de donner des armes aux transfuges de l’amitié, d’autant qu’ils t’en font la plus cruelle guerre. Au contraire, à l’égard de tes ennemis, laisse toujours une porte ouverte à la réconciliation, c’est-à-dire celle de la galanterie, qui est la plus sûre. Quelquefois la vengeance d’auparavant a été la cause du regret d’après, et le plaisir pris à faire du mal s’est tourné en déplaisir de l’avoir fait.


CCXVIII

Ne rien faire par caprice, mais tout avec circonspection.

Tout caprice est une apostume ; c’est le fils aîné de la passion, qui fait tout à rebours. Il y a des gens qui tournent tout en petite guerre. Dans la conversation ce sont des bandouliers ; de tout ce qu’ils font, ils en voudraient faire un triomphe ; ils ne savent ce que c’est d’être pacifique. En matière de commander et de gouverner, ils sont pernicieux, parce que du gouvernement ils en font une ligue offensive, et de ceux qu’ils devraient tenir en qualité d’enfants, ils en forment un parti d’ennemis. Ils veulent tout mener à leur mode, et tout emporter comme chose due à leur adresse. Mais, dès que l’on vient à découvrir leur humeur paradoxe, l’on se met en garde contre eux ; leurs chimères sont relancées ; et, par conséquent, bien loin d’arriver à leur but, ils ne remportent qu’un amas de chagrins, chacun aidant à les mortifier. Ces pauvres gens ont le sens blessé, et quelquefois aussi le cœur gâté. Le moyen de se défaire de tels monstres est de s’enfuir aux antipodes, dont la barbarie sera plus supportable que l’humeur féroce de ces gens-là.


CCXIX

Ne point passer pour homme d’artifice.

Véritablement, on ne saurait vivre aujourd’hui sans en user ; mais il faut plutôt choisir d’être prudent que d’être fin. L’humeur ouverte est agréable à tout le monde, mais bien des gens n’en veulent point chez eux. La sincérité ne doit jamais dégénérer en simplicité, ni la sagacité en finesse. Il vaut mieux être respecté comme sage, que craint comme trop pénétrant. Les gens sincères sont aimés, mais trompés. Le plus grand artifice est de bien cacher ce qui passe pour tromperie. La candeur florissait dans le siècle d’or, la malice règne à son tour dans ce siècle de fer. Le renom de savoir ce que l’on a à faire est honorable, et attire la confiance ; mais celui d’être artificieux est sophistiqué, et engendre la défiance.


CCXX

Se couvrir de la peau du renard, quand on ne peut pas se servir de celle du lion.

Savoir céder au temps, c’est excéder. Celui qui vient à bout de son dessein ne perd jamais sa réputation ; l’adresse doit suppléer à la force. Si l’on ne saurait aller par le chemin royal de la force ouverte, il faut prendre la route détournée de l’artifice ; la ruse est bien plus expéditive que la force. Les sages ont plus souvent vaincu les braves, que les braves n’ont vaincu les sages. Quand une entreprise vient à manquer, la porte est ouverte au mépris.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.