L'homme de cour (CCXI – CCXV).

CCXI

Au ciel tout est plaisir ; en enfer tout est peine : le monde, comme mitoyen, tient de l’un et de l’autre.

Nous sommes entre les deux extrémités, et ainsi nous tenons de toutes les deux. Il y a une alternative de sort; ni tout ne saurait être bonheur, ni tout être malheur. Ce monde est un zéro ; tout seul il ne vaut rien, joint avec le ciel il vaut beaucoup. C’est sagesse d’être indifférent à tous ses changements, parce que la nouveauté n’est point le fait des sages. Notre vie se joue comme une comédie, sur la fin elle vient à se dégager ; le point est de la bien finir.


CCXII

Se réserver toujours la fin de l’art.

Les grands maîtres usent de cette adresse, lors même qu’ils enseignent leur métier. Il faut toujours garder une supériorité, et rester le maître. En communiquant son art, il est besoin de le faire avec art. Il ne faut jamais épuiser la source d’enseigner, ni celle de donner ; c’est par là que l’on conserve sa réputation et son autorité. En matière de plaire et d’enseigner, c’est un grand précepte à garder, que d’avoir toujours de quoi paître l’admiration en poussant la perfection toujours plus avant. En toutes professions, et particulièrement dans les emplois les plus sublimes, ç’a été une grande règle de vivre et de vaincre, que de ne se pas prodiguer.


CCXIII

Savoir contredire.

C’est une excellente ruse quand on le sait faire, non pas pour s’engager, mais pour engager ; c’est l’unique torture qui puisse faire faillir les passions. La lenteur à croire est un vomitif qui fait sortir les secrets ; c’est la clef pour ouvrir le cœur le plus renfermé. La double sonde de la volonté et du jugement demande une grande dextérité. Un mépris adroit de quelque mot mystérieux d’un autre donne la chasse aux plus impénétrables secrets, et, par un agréable sucement, les fait venir jusque sur le bord de la langue, pour les prendre dans les filets de l’artifice. La retenue de celui qui se tient sur ses gardes fait que son espion se retire à l’écart ; et qu’ainsi il découvre la pensée d’autrui, qui autrement était impénétrable. Un doute affecté est une fausse clef de fine trempe, par où la curiosité entre en connaissance de tout ce qu’elle veut savoir. En matière d’apprendre, c’est un trait d’adresse au disciple que de contredire à son maître, d’autant que c’est une obligation qu’il lui impose de s’efforcer à expliquer plus clairement et plus solidement la vérité ; de sorte que la contradiction modérée donne occasion à celui qui enseigne d’enseigner à fond.


CCXIV

D’une folie n’en pas faire deux.

Il est très ordinaire, après une sottise faite, d’en faire quatre autres pour la rhabiller; l’on excuse une impertinence par une autre plus grande. La sottise est de la race du mensonge, ou celui-ci de la race de la sottise ; pour en soutenir une, il en faut beaucoup d’autres. La défense d’une mauvaise cause a toujours été pire que la cause même. C’est un mal plus grand que le mal même, de ne le savoir pas couvrir. C’est le revenu des imperfections, d’en mettre beaucoup d’autres à rente. L’homme le plus sage peut bien faillir une fois, mais non pas deux; en passant, et par inadvertance, mais non de sens rassis.


CCXV

Avoir l’œil sur celui qui joue de seconde intention.

C’est une ruse d’homme de négociation, d’amuser la volonté pour l’attaquer ; car elle est vaincue dès qu’elle est convaincue. On dissimule sa prétention pour y parvenir ; on se met le second en rang pour être le premier dans l’exécution; on assure son coup sur l’inadvertance de son adversaire. Ne laisse donc pas dormir ton attention, puisque l’intention de ton rival est si éveillée. Et si l’intention est seconde en dissimulation, il faut que le discernement soit premier en connaissance. C’est à la précaution de reconnaître l’artifice dont la personne se sert, et de remarquer les visées qu’elle prend pour frapper au but de sa prétention. Comme elle propose une chose et en prétend une autre, et qu’elle se tourne et retourne pour arriver finement à ses fins, il faut bien regarder à ce qu’on lui accorde ; et quelquefois même il sera bon de lui donner à entendre que l’on a compris sa pensée.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.