L’homme de cour (CCVI – CCX).

CCVI

Il y a partout un vulgaire.

À Corinthe même, et dans la famille la plus accomplie ; et chacun l’expérimente dans sa propre maison. Il y a non seulement un vulgaire, mais encore un double vulgaire qui est le pire. Celui-ci a les mêmes propriétés que le commun vulgaire, de même que les pièces d’un miroir cassé ont toutes la même transparence ; mais il est bien plus dangereux. Il parle en fou, et censure en impertinent. C’est le grand disciple de l’ignorance, le parrain de la sottise, et le proche parent de la charlatanerie. Il ne faut pas s’arrêter à ce qu’il dit, encore moins à ce qu’il pense. Il importe de le connaître, pour pouvoir s’en délivrer si bien que l’on n’en soit ni le compagnon, ni l’objet ; car toute sottise tient de la nature du vulgaire, et le vulgaire n’est composé que de sots.


CCVII

User de retenue.

Il faut prendre garde à son fait, surtout dans les cas imprévus. Les saillies des passions sont autant de pas glissants qui font trébucher la prudence ; c’est là qu’est le danger de se perdre. Un homme s’engage plus en un moment de fureur ou de plaisir, qu’en plusieurs heures d’indifférence. Quelquefois une petite échauffourée coûte un repentir qui dure toute la vie. La malice d’autrui dresse des embûches à la prudence pour découvrir terre. Elle se sert de cette sorte de torture pour tirer le secret du cœur le plus caché. Il faut donc que la retenue fasse la contrebatterie, et particulièrement dans les occasions chaudes. Il est besoin de beaucoup de réflexion pour empêcher une passion de se décharger. Celui-là est bien sage, qui la mène par la bride. Quiconque connaît le danger, marche à pas comptés. Une parole paraît aussi offensante à celui qui la recueille et la pèse, qu’elle paraît de peu de conséquence à celui qui la dit.


CCVIII

Ne point mourir du mal de fou.

D’ordinaire les sages meurent pauvres de sagesse ; au contraire, les fous meurent riches de conseil. Mourir en fou, c’est mourir de trop raisonner. Les uns meurent parce qu’ils sentent ; et les autres vivent parce qu’ils ne sentent pas ; en sorte que les uns sont fous parce qu’ils ne meurent pas de sentiment, et les autres parce qu’ils en meurent. Celui-là est fou, qui meurt de trop d’entendement ; si bien que les uns meurent d’être bons entendeurs, et les autres vivent de n’être pas entendus. Mais quoique beaucoup de gens meurent en fous, très peu de fous meurent.


CCIX

Ne point donner dans la folie des autres.

C’est l’effet d’une rare sagesse ; car tout ce que l’exemple et l’usage introduisent a beaucoup de force. Quelques-uns, qui ont pu se garantir de l’ignorance particulière, n’ont pas su se soustraire à l’ignorance générale. C’est un dire commun, que personne n’est content de sa condition, bien que ce soit la meilleure, ni mécontent de son esprit, quoique ce soit le pire. Chacun envie le bonheur d’autrui, faute d’être content du sien. Ceux d’aujourd’hui louent les choses d’hier, et ceux d’ici celles de delà. Tout le passé paraît meilleur, et tout ce qui est éloigné est plus estimé. Aussi fou est celui qui se rit de tout que celui qui se chagrine de tout.


CCX

Savoir jouer de la vérité.

Elle est dangereuse, mais pourtant l’homme de bien ne peut pas laisser de la dire ; et c’est là qu’il est besoin d’artifice. Les habiles médecins de l’âme ont essayé tous les moyens de l’adoucir, car lorsqu’elle touche au vif, c’est la quintessence de l’amertume. La discrétion développe là toute son adresse ; avec une même vérité elle flatte l’un, et assomme l’autre. Il faut parler à ceux qui sont présents, sous le nom des absents ou des morts. À un bon entendeur, il ne lui faut qu’un signe ; et quand cela ne suffira pas, le meilleur expédient est de se taire. Les princes ne se guérissent pas avec des remèdes amers ; il est de l’art de la prudence de leur dorer la pilule.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.