L’homme de cour (CXCI – CXCV).

CXCI

Ne se point repaître d’une courtoisie excessive.

Car c’est une espèce de tromperie. Quelques-uns n’ont pas besoin des herbes de la Thessalie pour ensorceler, ils enchantent les sots et les présomptueux par le seul attrait d’une révérence, ils font marchandise de l’honneur, et paient du vent de quelques belles paroles. Qui promet tout ne promet rien, et les promesses sont autant de pas glissants pour les fous. La vraie courtoisie est une dette : celle qui est affectée, et non d’usage, est une tromperie. Ce n’est pas une bienséance, mais une dépendance ; ils ne font pas la révérence à la personne, mais à la fortune ; leur flatterie n’est point une connaissance qu’ils aient du mérite, mais une recherche de l’utilité qu’ils espèrent.


CXCII

L’homme de grande paix est homme de longue vie.

Pour vivre, laisse vivre. Non seulement les pacifiques vivent, mais ils règnent. Il faut ouïr et voir, mais avec cela se taire. Le jour passé sans débat fait passer la nuit en sommeil. Vivre beaucoup, et vivre avec plaisir, c’est vivre pour deux ; et c’est le fruit de la paix intérieure. Celui-là a tout, qui ne se soucie point de tout ce qui ne lui importe point. Il n’y a rien de plus impertinent que de prendre à cœur ce qui ne nous touche point, ou de n’y pas laisser entrer ce qui nous importe.


CXCIII

Veille de près sur celui qui entre dans ton intérêt pour sortir avec le sien.

Il n’y a point de meilleur préservatif contre la finesse que la précaution. À l’homme entendu, bon entendeur. Quelques-uns font leurs affaires en paraissant faire celles d’autrui ; de sorte qu’à moins que d’avoir le contrechiffre des intentions, l’on se trouve à chaque pas contraint de se brûler les doigts pour sauver du feu le bien d’un autre.


CXCIV

Juger modestement de soi-même et de ses affaires, surtout quand on ne fait que commencer à vivre.

Toutes sortes de gens ont de hauts sentiments d’eux- mêmes, et particulièrement ceux qui valent le moins. Chacun se figure une belle fortune, et s’imagine être un prodige. L’espérance s’engage témérairement, et puis l’expérience ne la seconde en rien. La vaine imagination a pour bourreau la réalité qui la détrompe. C’est donc à la prudence à corriger de tels égarements ; et bien qu’il soit permis de désirer le meilleur, il faut toujours s’attendre au pire pour prendre en patience tout ce qui arrivera. C’est adresse que de viser un peu plus haut pour mieux adresser son coup ; mais il ne faut pas tirer si haut que l’on vienne à faillir dès le premier coup. Cette réformation de son imagination est nécessaire, car la présomption sans l’expérience ne fait que radoter. Il n’y a point de remède plus universel contre toutes les impertinences que le bon entendement. Que chacun connaisse la sphère de son activité et de son état ; ce sera le moyen de régler l’opinion de soi- même sur la réalité.


CXCV

Savoir estimer.

Il n’y a personne qui ne puisse être le maître d’un autre en quelque chose. Celui qui excède trouve toujours quelqu’un qui l’excède. Savoir cueillir ce qu’il y a de bon dans chaque homme, c’est un utile savoir. Le sage estime tout le monde, parce qu’il sait ce que chacun a de bon, et ce que les choses coûtent à les faire bien. Le fou n’estime personne, d’autant qu’il ignore ce qui est bon, et que son choix va toujours au pire.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.