L’homme de cour (CLXXXVI – CXC).

CLXXXVI

Discerner les défauts, quoiqu’ils soient devenus à la mode.

Bien que le vice soit paré de drap d’or, l’homme de bien ne laisse pas de le reconnaître. Il a beau être quelquefois couronné d’or, il ne saurait jamais se déguiser si bien que l’on ne s’aperçoive qu’il est de fer. Il veut se couvrir de la noblesse de ses partisans, mais il ne dépouille jamais sa bassesse, ni la misère de son esclavage. Les vices peuvent bien être exaltés, mais non pas exalter. Quelques-uns remarquent que tel héros a eu tel vice ; mais ils ne considèrent pas que ce n’est pas ce vice qui l’a érigé en héros. L’exemple des grands est si bon rhétoricien qu’il persuade jusqu’aux choses les plus infâmes. Quelquefois la flatterie a bien affecté jusqu’à des laideurs corporelles, faute d’observer que si elles se tolèrent dans les grands, elles sont insupportables dans les petits.


CLXXXVII

Faire soi-même tout ce qui est agréable, et par autrui tout ce qui est odieux.

L’un concilie la bienveillance, l’autre écarte la haine. Il y a plus de plaisir à faire du bien qu’à en recevoir. C’est là que les hommes généreux font consister leur félicité. Il arrive rarement de donner du chagrin à autrui sans en prendre soi-même, soit par compassion, ou par répassion. Les causes supérieures n’opèrent jamais qu’il ne leur en revienne ou louange ou récompense. Que le bien vienne immédiatement de toi, et le mal par un autre. Prends quelqu’un sur qui tombent les coups du mécontentement, c’est-à-dire la haine et les murmures. Il en est du vulgaire comme des chiens : faute de connaître la cause de son mal, il jette sa rage sur l’instrument ; en sorte que l’instrument porte la peine d’un mal dont il n’est pas la cause principale.


CLXXXVIII

Porter toujours en compagnie quelque chose à louer.

C’est le moyen de se faire passer pour homme de bon goût, et sur le jugement de qui l’on peut s’assurer de la bonté des choses. Celui qui a bien su connaître auparavant la perfection saura bien l’estimer après. Il fournit matière à la conversation et à l’imitation, en y développant des connaissances plausibles. C’est une manière politique de vendre la courtoisie aux personnes présentes qui ont les mêmes perfections. D’autres au contraire apportent toujours de quoi blâmer, et flattent ceux qui sont présents, en méprisant les absents ; ce qui leur réussit auprès de ces gens qui ne regardent qu’au- dehors, attendu que telles gens ne remarquent pas la finesse de parler mal des uns devant les autres. Quelques-uns se font une politique d’estimer davantage les perfections médiocres d’aujourd’hui que les merveilles d’hier. C’est donc à l’homme prudent de prendre garde à tous les artifices par où tous ces gens-là tâchent d’arriver à leur but, pour n’être point découragé par l’exagération des uns, ni enorgueilli par la flatterie des autres. Qu’il sache que les uns et les autres procèdent de la même manière avec les deux parties, et ne font que leur donner l’alternative, en ajustant toujours leurs sentiments au lieu où ils se trouvent.


CLXXXIX

Se prévaloir du besoin d’autrui.

Si la privation passe jusqu’au désir, c’est la plus efficace des contraintes. Les philosophes ont dit que la privation n’était rien, et les politiques que c’était tout ; et sans doute ceux-ci l’ont mieux connue. Il y a des gens qui, pour arriver à leur but, se font un chemin par le désir des autres. Ils se servent de l’occasion, et provoquent le désir par la difficulté de l’obtention. Ils se promettent davantage de l’ardeur de la passion que de la tiédeur de la possession, d’autant que le désir s’échauffe à mesure que croit la répugnance. Le vrai secret d’arriver à ses fins est de tenir toujours les gens dans la dépendance.


CXC

Trouver sa consolation partout.

Ceux même qui sont inutiles ont celle d’être éternels. Il n’y a point d’ennui qui n’ait sa consolation ; les fous trouvent la leur dans le bonheur. La chance en dit à femme laide, dit le proverbe. Pour vivre longtemps, il n’y a qu’à valoir peu. Le pot fêlé ne se casse presque jamais, il dure tant qu’on se lasse de s’en servir. Il semble que la fortune porte envie aux gens d’importance, puisqu’elle joint la durée avec l’incapacité dans les uns, et le peu de vie avec beaucoup de mérite dans les autres. Tous ceux qu’il importera qui vivent, manqueront toujours de bonne heure ; et ceux qui ne seront bons à rien seront éternels, soit à cause qu’ils paraissent être tels, ou parce qu’ils le sont en effet. Il semble que le sort et la mort sont de concert à oublier un malheureux.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.