Déviation et subversion.

Nous avons considéré l’action antitraditionnelle, par laquelle a été en quelque sorte « fabriqué » le monde moderne, comme constituant dans son ensemble une œuvre de déviation par rapport à l’état normal qui est celui de toutes les civilisations traditionnelles, quelles que soient d’ailleurs leurs formes particulières ; cela est facile à comprendre et n’a pas besoin de plus amples commentaires. D’autre part, il y a une distinction à faire entre déviation et subversion : la déviation est susceptible de degrés indéfiniment multiples, pourrait-on dire, de sorte qu’elle peut s’opérer peu à peu et comme insensiblement ; nous en avons un exemple dans l’acheminement graduel de la mentalité moderne de l’« humanisme » et du rationalisme au mécanisme, puis au matérialisme, et aussi dans le processus suivant lequel la science profane a élaboré successivement des théories d’un caractère de plus en plus exclusivement quantitatif, ce qui permet de dire que toute cette déviation, depuis son début même, a constamment tendu à établir progressivement le « règne de la quantité ». Mais, quand la déviation arrive à son terme extrême, elle aboutit à un véritable « renversement », c’est-à-dire à un état qui est diamétralement opposé à l’ordre normal, et c’est alors qu’on peut parler proprement de « subversion », suivant le sens étymologique de ce mot ; bien entendu, cette « subversion » ne doit aucunement être confondue avec le « retournement » dont nous avons parlé à propos de l’instant final du cycle, et même elle en est exactement le contraire, puisque ce « retournement », venant précisément après la « subversion » et au moment même où celle-ci semble complète, est en réalité un « redressement » rétablissant l’ordre normal, et restaurant l’« état primordial » qui en représente la perfection dans le domaine humain.

On pourrait dire que la subversion, ainsi entendue, n’est en somme que le dernier degré et l’aboutissement même de la déviation, ou encore, ce qui revient au même, que la déviation tout entière ne tend en définitive qu’à amener la subversion, et cela est vrai en effet ; dans l’état présent des choses, bien qu’on ne puisse dire encore que la subversion soit complète, on en a déjà des signes très visibles dans tout ce qui présente le caractère de « contrefaçon » ou de « parodie » auquel nous avons plusieurs fois fait allusion, et sur lequel nous reviendrons plus amplement par la suite. Pour le moment, nous nous bornerons à faire remarquer, à cet égard, que ce caractère constitue, par lui-même, une marque très significative quant à l’origine réelle de ce qui en est affecté, et, par conséquent, de la déviation moderne elle-même, dont il met bien en évidence la nature véritablement « satanique » ; ce dernier mot, en effet, s’applique proprement à tout ce qui est négation et renversement de l’ordre, et c’est bien là, sans le moindre doute, ce dont nous pouvons constater les effets autour de nous ; le monde moderne lui-même est-il en somme autre chose que la négation pure et simple de toute vérité traditionnelle ? Mais, en même temps, cet esprit de négation est aussi, et en quelque sorte par nécessité, l’esprit de mensonge ; il revêt tous les déguisements, et souvent les plus inattendus, pour ne pas être reconnu pour ce qu’il est, pour se faire même passer pour tout le contraire, et c’est justement en cela qu’apparaît la contrefaçon ; c’est ici l’occasion de rappeler qu’on dit que « Satan est le singe de Dieu », et aussi qu’il « se transfigure en ange de lumière ». Au fond, cela revient à dire qu’il imite à sa façon, en l’altérant et en le faussant de manière à le faire toujours servir à ses fins, cela même à quoi il veut s’opposer : ainsi, il fera en sorte que le désordre prenne les apparences d’un faux ordre, il dissimulera la négation de tout principe sous l’affirmation de faux principes, et ainsi de suite. Naturellement, tout cela ne peut jamais être, en réalité, que simulacre et même caricature, mais assez habilement présenté pour que l’immense majorité des hommes s’y laisse tromper ; et comment s’en étonner quand on voit combien les supercheries, même grossières, réussissent facilement à en imposer à la foule, et combien, par contre, il est difficile d’arriver ensuite à détromper celle-ci ? « Vulgus vult decipi », disaient déjà les anciens de l’époque « classique » ; et il s’est sans doute toujours trouvé, bien qu’ils n’aient jamais été aussi nombreux que de nos jours, des gens disposés à ajouter : « ergo decipiatur » !

Pourtant, comme qui dit contrefaçon dit par là même parodie, car ce sont là presque des synonymes, il y a invariablement, dans toutes les choses de ce genre, un élément grotesque qui peut être plus ou moins apparent, mais qui, en tout cas, ne devrait pas échapper à des observateurs tant soit peu perspicaces, si toutefois les « suggestions » qu’ils subissent inconsciemment n’abolissaient à cet égard leur perspicacité naturelle. C’est là le côté par lequel le mensonge, si habile qu’il soit, ne peut faire autrement que de se trahir ; et, bien entendu, cela aussi est une « marque » d’origine, inséparable de la contrefaçon elle-même, et qui doit normalement permettre de la reconnaître comme telle. Si l’on voulait citer ici des exemples pris parmi les manifestations diverses de l’esprit moderne, on n’aurait assurément que l’embarras du choix, depuis les pseudo-rites « civiques » et « laïques » qui ont pris tant d’extension partout en ces dernières années, et qui visent à fournir à la « masse » un substitut purement humain des vrais rites religieux, jusqu’aux extravagances d’un soi-disant « naturisme » qui, en dépit de son nom, n’est pas moins artificiel, pour ne pas dire « anti-naturel », que les inutiles complications de l’existence contre lesquelles il a la prétention de réagir par une dérisoire comédie, dont le véritable propos est d’ailleurs de faire croire que l’« état de nature » se confond avec l’animalité ; et il n’est pas jusqu’au simple repos de l’être humain qui n’ait fini par être menacé de dénaturation par l’idée contradictoire en elle-même, mais très conforme à l’«égalitarisme» démocratique, d’une «organisation des loisirs» ! Nous ne mentionnons ici, avec intention, que des faits qui sont connus de tout le monde, qui appartiennent incontestablement à ce qu’on peut appeler le « domaine public », et que chacun peut donc constater sans peine ; n’est-il pas incroyable que ceux qui en sentent, nous ne dirons pas le danger, mais simplement le ridicule, soient si rares qu’ils représentent de véritables exceptions ? « Pseudo-religion », devrait-on dire à ce propos, « pseudo-nature », « pseudo-repos », et ainsi pour tant d’autres choses ; si l’on voulait parler toujours strictement selon la vérité, il faudrait placer constamment ce mot « pseudo » devant la désignation de tous les produits spécifiques du monde moderne, y compris la science profane qui n’est elle-même qu’une « pseudo-science » ou un simulacre de connaissance, pour indiquer ce que tout cela est en réalité : des falsifications et rien d’autre, et des falsifications dont le but n’est que trop évident pour ceux qui sont encore capables de réfléchir.

Cela dit, revenons à des considérations d’un ordre plus général : qu’est-ce qui rend cette contrefaçon possible, et même d’autant plus possible et d’autant plus parfaite en son genre, s’il est permis de s’exprimer ainsi en un pareil cas, qu’on avance davantage dans la marche descendante du cycle ? La raison profonde en est dans le rapport d’analogie inverse qui existe, ainsi que nous l’avons expliqué, entre le point le plus haut et le point le plus bas ; c’est là ce qui permet notamment de réaliser, dans une mesure correspondant à celle où l’on s’approche du domaine de la quantité pure, ces sortes de contrefaçons de l’unité principielle qui se manifestent dans l’« uniformité » et la « simplicité » vers lesquelles tend l’esprit moderne, et qui sont comme l’expression la plus complète de son effort de réduction de toutes choses au point de vue quantitatif. C’est peut-être là ce qui montre le mieux que la déviation n’a pour ainsi dire qu’à se dérouler et à se poursuivre jusqu’au bout pour mener finalement à la subversion proprement dite, car, quand ce qu’il y a de plus inférieur (puisqu’il s’agit là de ce qui est même inférieur à toute existence possible) cherche ainsi à imiter et à contrefaire les principes supérieurs et transcendants, c’est bien de subversion qu’il y a lieu de parler effectivement. Cependant, il convient de rappeler que, par la nature même des choses, la tendance vers la quantité pure ne peut jamais arriver à produire son plein effet ; pour que la subversion puisse être complète en fait, il faut donc que quelque chose d’autre intervienne, et nous pourrions en somme répéter à ce propos, en nous plaçant seulement à un point de vue quelque peu différent, ce que nous avons dit précédemment au sujet de la dissolution ; dans les deux cas, d’ailleurs, il est évident qu’il s’agit également de ce qui se rapporte au terme final de la manifestation cyclique; et c’est précisément pourquoi le « redressement » de l’instant ultime doit apparaître, de la façon la plus exacte, comme un renversement de toutes choses par rapport à l’état de subversion dans lequel elles se trouvaient immédiatement avant cet instant même.

En tenant compte de la dernière remarque que nous venons de faire, on pourrait encore dire ceci : la première des deux phases que nous avons distinguées dans l’action antitraditionnelle représente simplement une œuvre de déviation, dont l’aboutissement propre est le matérialisme le plus complet et le plus grossier ; quant à la seconde phase, elle pourrait être caractérisée plus spécialement comme une œuvre de subversion (car c’est bien là ce à quoi elle tend plus directement), devant aboutir à la constitution de ce que nous avons déjà appelé une « spiritualité à rebours », ainsi que la suite le montrera encore plus clairement. Les forces subtiles inférieures auxquelles il est fait appel dans cette seconde phase peuvent vraiment être qualifiées de forces « subversives » à tous les points de vue ; et nous avons pu aussi appliquer plus haut le mot de « subversion » à l’utilisation « à rebours » de ce qui reste des anciennes traditions que l’« esprit » a abandonnées ; du reste, c’est bien toujours de cas similaires qu’il s’agit en tout cela, car ces vestiges corrompus, dans de telles conditions, tombent nécessairement eux-mêmes dans les régions inférieures du domaine subtil. Nous allons donner un autre exemple particulièrement net de l’œuvre de subversion, qui est le renversement intentionnel du sens légitime et normal des symboles traditionnels ; ce sera d’ailleurs, en même temps, une occasion pour nous expliquer plus complètement sur la question du double sens que les symboles contiennent généralement en eux-mêmes, et sur lequel nous avons eu assez souvent à nous appuyer au cours du présent exposé pour qu’il ne soit pas hors de propos de donner là-dessus un peu plus de précisions.


René Guénon. Le règne de la quantité et les signes des temps.