L’homme de cour (CLXVI – CLXX).

CLXVI

Discerner l’homme qui donne des paroles d’avec celui qui donne des effets.

Cette distinction est absolument nécessaire, ainsi que celle de l’ami de la personne, et de l’ami de l’emploi ; car ce sont des amis bien différents. Celui-là l’entend mal qui, ne donnant point de mauvais effets, ne donne point de bonnes paroles ; et celui-là encore plus mal qui, ne donnant point de mauvaises paroles, ne donne point de bons effets. Aujourd’hui, l’on ne se repaît point de paroles, d’autant que ce n’est que du vent ; ni l’on ne vit point de civilités, tout cela n’étant qu’une civile tromperie. Aller à la chasse des oiseaux avec de la lumière, c’est le vrai moyen de les éblouir. Les sots et les présomptueux se payent de vent. Les paroles doivent être les gages des actions et, par conséquent, avoir leur prix. Les arbres qui ne portent point de fruit et qui n’ont point de feuilles, d’ordinaire n’ont point de cœur. Il est nécessaire de les connaître tous ; les uns pour en tirer du profit ; et les autres pour se mettre à l’ombre.


CLXVII

Se savoir aider.

Dans les rencontres fâcheuses, il n’y a point de meilleure compagnie qu’un grand cœur ; et s’il vient à s’affaiblir, il doit être secouru des parties qui l’environnent. Les déplaisirs sont moindres pour ceux qui savent s’assister. Ne te rends point à la fortune, car elle t’en deviendrait plus insupportable. Quelques-uns s’aident si peu dans leurs peines, qu’ils les augmentent faute de les savoir porter avec courage. Celui qui se connaît bien trouve du secours à sa faiblesse dans la réflexion. L’homme de jugement sort de tout avec avantage, fût-ce du milieu des étoiles.


CLXVIII

Ne point donner dans le monstrueux.

Tous les éventés, les présomptueux, les opiniâtres, les capricieux, les entêtés d’eux-mêmes, les extravagants, les patelins, les bouffons, les nouvellistes, les auteurs de paradoxes, les sectaires, et enfin toutes sortes d’hommes déréglés, tous ces gens-là, dis-je, sont autant de monstres d’impertinence. Toute laideur de l’âme est toujours plus monstrueuse que pas une difformité du corps, d’autant qu’elle déshonore davantage la beauté de son original. Mais qui corrigera un si grand et si général excès ? Où la raison manque, la direction n’a rien à faire, attendu que ce qui devait être cause d’une réflexion sérieuse sur ce qui donne matière à la risée publique fait tomber dans la présomption de croire que l’on est admiré.


CLXIX

Plus d’attention à ne pas manquer un coup, qu’à en bien tirer cent.

Quand le soleil luit, personne ne le regarde ; mais lorsqu’il s’éclipse, chacun le considère. Le vulgaire ne te comptera point les coups qui porteront, mais seulement ceux que tu manqueras. Les méchants sont plus connus par les murmures que les gens de bien par les applaudissements ; et plusieurs n’ont été connus qu’après avoir failli. Tous les bons succès joints ensemble ne suffisent pas pour en effacer un seul mauvais. Désabuse-toi donc, et tiens pour assuré que l’envie remarquera toutes tes fautes, mais pas une de tes belles actions.


CLXX

User de ménagement en toutes choses.

C’est le moyen de réussir dans les choses d’importance. Il ne faut pas à chaque fois employer toute sa capacité, ni montrer toutes ses forces. Jusque dans le savoir, il faut se ménager, car cela sert à doubler de prix. Il faut toujours avoir à qui en appeler quand il sera question de se tirer d’un mauvais pas. Le secours fait plus d’effet que le combat, parce qu’il est toujours accompagné de réputation de valeur. La prudence va toujours au plus sûr. Et c’est encore en ce sens qu’est vrai cet ingénieux paradoxe : La moitié est plus que le tout.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.