Solidification du monde.

Revenons maintenant à l’explication de la façon dont se réalise effectivement, à l’époque moderne, un monde conforme, dans la mesure du possible, à la conception matérialiste ; pour le comprendre, il faut avant tout se souvenir que, comme nous l’avons déjà dit bien des fois, l’ordre humain et l’ordre cosmique, en réalité, ne sont point séparés comme on se l’imagine trop facilement de nos jours, mais qu’ils sont au contraire étroitement liés, de telle sorte que chacun d’eux réagit constamment sur l’autre et qu’il y a toujours une correspondance entre leurs états respectifs. Cette considération est essentiellement impliquée dans toute la doctrine des cycles, et, sans elle, les données traditionnelles qui se rapportent à celle-ci seraient à peu près entièrement inintelligibles ; la relation qui existe entre certaines phases critiques de l’histoire de l’humanité et certains cataclysmes se produisant suivant des périodes astronomiques déterminées en est peut-être l’exemple le plus frappant, mais il va de soi que ce n’est là qu’un cas extrême de ces correspondances, qui existent en réalité d’une façon continue, bien qu’elles soient sans doute moins apparentes tant que les choses ne se modifient que graduellement et presque insensiblement.

Cela étant, il est tout naturel que, dans le cours du développement cyclique, la manifestation cosmique tout entière, et la mentalité humaine, qui d’ailleurs y est nécessairement incluse, suivent à la fois une même marche descendante, dans le sens que nous avons déjà précisé, et qui est celui d’un éloignement graduel du principe, donc de la spiritualité première qui est inhérente au pôle essentiel de la manifestation. Cette marche peut donc être décrite, en acceptant ici les termes du langage courant, qui d’ailleurs font ressortir nettement la corrélation que nous envisageons, comme une sorte de « matérialisation » progressive du milieu cosmique lui-même, et ce n’est que quand cette « matérialisation » a atteint un certain degré, déjà très fortement accentué, que peut apparaître corrélativement, chez l’homme, la conception matérialiste, ainsi que l’attitude générale qui lui correspond pratiquement et qui se conforme, comme nous l’avons dit, à la représentation de ce qu’on appelle la « vie ordinaire » ; d’ailleurs, sans cette « matérialisation » effective, tout cela n’aurait pas même le moindre semblant de justification, car la réalité ambiante lui apporterait à chaque instant des démentis trop manifestes. L’idée même de matière, telle que les modernes l’entendent, ne pouvait véritablement prendre naissance que dans ces conditions ; ce qu’elle exprime plus ou moins confusément n’est d’ailleurs, en tout cas, qu’une limite qui, dans le cours de la descente dont il s’agit, ne peut jamais être atteinte en fait, d’abord parce qu’elle est considérée comme étant, en elle-même, quelque chose de purement quantitatif, et ensuite parce qu’elle est supposée « inerte », et qu’un monde où il y aurait quelque chose de vraiment « inerte » cesserait aussitôt d’exister par là même ; cette idée est donc bien la plus illusoire qui puisse être, puisqu’elle ne répond absolument à aucune réalité, si bas que celle-ci soit située dans la hiérarchie de l’existence manifestée. On pourrait dire encore, en d’autres termes, que la « matérialisation » existe comme tendance, mais que la « matérialité », qui serait l’aboutissement complet de cette tendance, est un état irréalisable; de là vient, entre autres conséquences, que les lois mécaniques formulées théoriquement par la science moderne ne sont jamais susceptibles d’une application exacte et rigoureuse aux conditions de l’expérience, où il subsiste toujours des éléments qui leur échappent nécessairement, même dans la phase où le rôle de ces éléments se trouve en quelque sorte réduit au minimum. Il ne s’agit donc jamais là que d’une approximation, qui, dans cette phase, et sous la réserve de cas devenus alors exceptionnels, peut être suffisante pour les besoins pratiques immédiats, mais qui n’en implique pas moins une simplification très grossière, ce qui lui enlève non seulement toute prétendue « exactitude », mais même toute valeur de « science » au vrai sens de ce mot ; et c’est aussi avec cette même approximation que le monde sensible peut prendre l’apparence d’un « système clos », tant aux yeux des physiciens que dans le courant des événements qui constituent la « vie ordinaire ».

Au lieu de parler de « matérialisation » comme nous venons de le faire, on pourrait aussi, en un sens qui est au fond le même, et d’une façon peut-être plus précise et même plus « réelle », parler de « solidification » ; les corps solides, en effet, sont bien, par leur densité et leur impénétrabilité, ce qui donne plus que toute autre chose l’illusion de la « matérialité ». En même temps, ceci nous rappelle la manière dont Bergson, ainsi que nous l’avons signalé plus haut, parle du « solide » comme constituant en quelque sorte le domaine propre de la raison, en quoi il est d’ailleurs évident que, consciemment ou non (et sans doute peu consciemment, puisque non seulement il généralise et n’apporte aucune restriction, mais que même il croit pouvoir parler en cela d’« intelligence », comme il le fait toujours, alors que ce qu’il dit ne peut s’appliquer réellement qu’à la raison), il se réfère plus spécialement à ce qu’il voit autour de lui, c’est-à-dire à l’usage «scientifique» qui est fait actuellement de cette raison. Nous ajouterons que cette « solidification » effective est précisément la véritable cause pour laquelle la science moderne « réussit », non pas certes dans ses théories qui n’en sont pas moins fausses pour cela, et qui d’ailleurs changent à chaque instant, mais dans ses applications pratiques ; en d’autres époques où cette « solidification » n’était pas encore aussi accentuée, non seulement l’homme n’aurait pas pu songer à l’industrie telle qu’on l’entend aujourd’hui, mais encore cette industrie aurait été réellement tout à fait impossible, aussi bien que tout l’ensemble de la « vie ordinaire » où elle tient une place si importante. Ceci, notons-le incidemment, suffit pour couper court à toutes les rêveries de soi-disant « clairvoyants » qui, imaginant le passé sur le modèle du présent, attribuent à certaines civilisations « préhistoriques » et de date fort reculée quelque chose de tout à fait semblable au « machinisme » contemporain ; ce n’est là qu’une des formes de l’erreur qui fait dire vulgairement que « l’histoire se répète », et qui implique une complète ignorance de ce que nous avons appelé les déterminations qualitatives du temps.

Pour en arriver au point que nous avons décrit, il faut que l’homme, du fait même de cette « matérialisation » ou de cette « solidification » qui s’opère naturellement en lui tout aussi bien que dans le reste de la manifestation cosmique dont il fait partie, et qui modifie notablement sa constitution «psycho- physiologique », ait perdu l’usage des facultés qui lui permettraient normalement de dépasser les limites du monde sensible, car, même si celui-ci est très réellement entouré de cloisons plus épaisses, pourrait-on dire, qu’il ne l’était dans ses états antérieurs, il n’en est pas moins vrai qu’il ne saurait jamais y avoir nulle part une séparation absolue entre différents ordres d’existence ; une telle séparation aurait pour effet de retrancher de la réalité même le domaine qu’elle enfermerait, si bien que, là encore, l’existence de ce domaine, c’est-à-dire du monde sensible dans le cas dont il s’agit, s’évanouirait immédiatement. On pourrait d’ailleurs légitimement se demander comment une atrophie aussi complète et aussi générale de certaines facultés a bien pu se produire effectivement ; il a fallu pour cela que l’homme soit tout d’abord amené à porter toute son attention sur les choses sensibles exclusivement, et c’est par là qu’a dû nécessairement commencer cette œuvre de déviation qu’on pourrait appeler la « fabrication » du monde moderne, et qui, bien entendu, ne pouvait « réussir », elle aussi, que précisément à cette phase du cycle et en utilisant, en mode « diabolique », les conditions présentes du milieu lui-même. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, sur lequel nous ne voulons pas insister davantage pour le moment, on ne saurait trop admirer la solennelle niaiserie de certaines déclamations chères aux « vulgarisateurs » scientifiques (nous devrions dire plutôt « scientistes »), qui se plaisent à affirmer à tout propos que la science moderne recule sans cesse les limites du monde connu, ce qui, en fait, est exactement le contraire de la vérité : jamais ces limites n’ont été aussi étroites qu’elles le sont dans les conceptions admises par cette prétendue science profane, et jamais le monde ni l’homme ne s’étaient trouvés ainsi rapetissés, au point d’être réduits à de simples entités corporelles, privées, par hypothèse, de la moindre possibilité de communication avec tout autre ordre de réalité !

Il y a d’ailleurs encore un autre aspect de la question, réciproque et complémentaire de celui que nous avons envisagé jusqu’ici : l’homme n’est pas réduit, en tout cela, au rôle passif d’un simple spectateur, qui devrait se borner à se faire une idée plus ou moins vraie, ou plus ou moins fausse, de ce qui se passe autour de lui ; il est lui-même un des facteurs qui interviennent activement dans les modifications du monde où il vit ; et nous devons ajouter qu’il en est même un facteur particulièrement important, en raison de la position proprement « centrale » qu’il se trouve occuper dans ce monde. En parlant de cette intervention humaine, nous n’entendons pas faire allusion simplement aux modifications artificielles que l’industrie fait subir au milieu terrestre, et qui sont d’ailleurs trop évidentes pour qu’il y ait lieu de s’y étendre ; c’est là une chose dont il convient assurément de tenir compte, mais ce n’est pas tout, et ce dont il s’agit surtout, au point de vue où nous nous plaçons en ce moment, est quelque chose de tout autre, qui n’est pas voulu par l’homme, du moins expressément et consciemment, mais qui va cependant beaucoup plus loin en réalité. En effet, la vérité est que la conception matérialiste, une fois qu’elle a été formée et répandue d’une façon quelconque, ne peut que concourir à renforcer encore cette «solidification» du monde qui l’a tout d’abord rendue possible, et toutes les conséquences qui dérivent directement ou indirectement de cette conception, y compris la notion courante de la « vie ordinaire », ne font que tendre à cette même fin, car les réactions générales du milieu cosmique lui-même changent effectivement suivant l’attitude adoptée par l’homme à son égard. On peut dire véritablement que certains aspects de la réalité se cachent à quiconque l’envisage en profane et en matérialiste, et se rendent inaccessibles à son observation ; ce n’est pas là une simple façon de parler plus ou moins « imagée », comme certains pourraient être tentés de le croire, mais bien l’expression pure et simple d’un fait, de même que c’est un fait que les animaux fuient spontanément et instinctivement devant quelqu’un qui leur témoigne une attitude hostile. C’est pourquoi il est des choses qui ne pourront jamais être constatées par des « savants » matérialistes ou positivistes, ce qui, naturellement, les confirme encore dans leur croyance à la validité de leurs conceptions, en paraissant leur en donner comme une sorte de preuve négative, alors que ce n’est pourtant rien de plus ni d’autre qu’un simple effet de ces conceptions elles-mêmes; ce n’est pas, bien entendu, que ces choses aient aucunement cessé d’exister pour cela depuis la naissance du matérialisme et du positivisme, mais elles se « retranchent » véritablement hors du domaine qui est à la portée de l’expérience des savants profanes, s’abstenant d’y pénétrer en aucune façon qui puisse laisser soupçonner leur action ou leur existence même, tout comme, dans un autre ordre qui n’est d’ailleurs pas sans rapport avec celui-là, le dépôt des connaissances traditionnelles se dérobe et se ferme de plus en plus strictement devant l’envahissement de l’esprit moderne. C’est là, en quelque sorte, la « contrepartie » de la limitation des facultés de l’être humain à celles qui se rapportent proprement à la seule modalité corporelle : par cette limitation, il devient, disions-nous, incapable de sortir du monde sensible ; par ce dont il s’agit maintenant, il perd en outre toute occasion de constater une intervention manifeste d’éléments suprasensibles dans le monde sensible lui-même. Ainsi se trouve complétée pour lui, autant qu’il est possible, la « clôture » de ce monde, devenu ainsi d’autant plus « solide » qu’il est plus isolé de tout autre ordre de réalité, même de ceux qui sont le plus proches de lui et qui constituent simplement des modalités différentes d’un même domaine individuel ; à l’intérieur d’un tel monde, il peut sembler que la « vie ordinaire » n’ait plus désormais qu’à se dérouler sans trouble et sans accidents imprévus, à la façon des mouvements d’une « mécanique » parfaitement réglée ; l’homme moderne, après avoir « mécanisé » le monde qui l’entoure, ne vise-t-il pas à se « mécaniser » lui- même de son mieux, dans tous les modes d’activité qui restent encore ouverts à sa nature étroitement bornée ?

Cependant, la « solidification » du monde, si loin qu’elle soit poussée effectivement, ne peut jamais être complète, et il y a des limites au delà desquelles elle ne saurait aller, puisque, comme nous l’avons dit, son extrême aboutissement serait incompatible avec toute existence réelle, fût-elle du degré le plus bas ; et même, à mesure que cette « solidification » avance, elle n’en devient toujours que plus précaire, car la réalité la plus inférieure est aussi la plus instable ; la rapidité sans cesse croissante des changements du monde actuel n’en témoigne d’ailleurs que d’une façon trop éloquente. Rien ne peut faire qu’il n’y ait des « fissures » dans ce prétendu « système clos », qui a du reste, par son caractère « mécanique », quelque chose d’artificiel (il va de soi que nous prenons ici ce mot en un sens beaucoup plus large que celui où il ne s’applique proprement qu’aux simples productions industrielles) qui n’est guère de nature à inspirer confiance en sa durée ; et, actuellement même, il y a déjà de multiples indices qui montrent précisément que son équilibre instable est en quelque sorte sur le point d’être rompu. Il en est si bien ainsi que ce que nous disons du matérialisme et du mécanisme de l’époque moderne pourrait presque, en un certain sens, être mis déjà au passé ; cela ne veut certes pas dire que ses conséquences pratiques ne peuvent pas continuer à se développer pendant quelque temps encore, ou que son influence sur la mentalité générale ne persistera pas plus ou moins longtemps, ne serait-ce que du fait de la « vulgarisation » sous ses formes diverses, y compris l’enseignement scolaire à tous ses degrés, où traînent toujours de nombreuses « survivances » de ce genre (et nous allons tout à l’heure y revenir plus amplement) ; mais il n’en est pas moins vrai que, au moment où nous en sommes, la notion même de la « matière », si péniblement constituée à travers tant de théories diverses, semble être en train de s’évanouir ; seulement, il n’y a peut-être pas lieu de s’en féliciter outre mesure, car, ainsi qu’on le verra plus clairement par la suite, ce ne peut être là, en fait, qu’un pas de plus vers la dissolution finale.


René Guénon. Le règne de la quantité et les signes des temps.