L’homme de cour (CLXI – CLXV).

CLXI

Connaître les défauts où l’on se plaît.

L’homme le plus parfait en a toujours quelques-uns dont il est ou le mari, ou le galant. Ils se trouvent dans l’esprit, et, plus l’esprit est grand, plus ils y sont grands, et plus ils s’y remarquent ; non pas que celui qui les a ne les connaisse pas, mais à cause qu’il les aime. Se passionner, et se passionner pour des vices, ce sont deux maux ; ces défauts sont les taches de la perfection. Ils choquent autant ceux qui les voient qu’ils contentent ceux qui les ont. C’est là qu’il y a belle occasion de se vaincre soi-même, et de mettre le comble aux autres perfections. Chacun frappe à ce but, et, au lieu de louer tout ce qu’il y a à admirer, on s’arrête à contrôler un défaut que l’on dit qui défigure tout le reste.


CLXII

Savoir triompher de la jalousie et de l’envie.

Bien que ce soit prudence de mépriser l’envie, ce mépris est aujourd’hui peu de chose ; la galanterie fait bien un meilleur effet. Il n’y saurait avoir assez de louanges pour celui qui dit du bien de celui qui dit du mal. Il n’y a point de vengeance plus héroïque que celle qui tourmente l’envie à force de bien faire. Chaque bon succès est un coup d’estrapade à l’envieux, et la gloire de son émule lui est un enfer. Faire de sa félicité un poison à ses envieux, on tient que c’est la plus rigoureuse peine qu’ils puissent endurer. L’envieux meurt autant de fois qu’il entend revivre les louanges de l’envié. Ils disputent tous deux l’immortalité, mais l’un pour vivre toujours glorieux, et l’autre pour être toujours misérable. La trompette de la renommée, qui sonne pour immortaliser l’un, annonce la mort à l’autre, en le condamnant au supplice d’attendre en vain que le sujet de ses peines cesse.


CLXIII

Il ne faut jamais perdre les bonnes grâces de celui qui est heureux, pour prendre pitié d’un malheureux.

D’ordinaire ce qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres ; et tel homme ne serait pas heureux, si beaucoup d’autres n’étaient pas malheureux. C’est le propre des misérables de gagner la bienveillance des gens ; car chacun se plaît à récompenser d’une faveur inutile ceux qui sont maltraités de la fortune. Il est même arrivé quelquefois qu’un homme, haï de tout le monde durant sa prospérité, a été plaint de tout le monde dans son malheur, la chute ayant changé en compassion le désir qu’on avait de se venger. Que l’homme d’esprit prenne donc garde aux tours de main de la fortune. Il y a des gens qui ne vont jamais qu’avec les malheureux. Celui qu’ils fuyaient hier à cause de son bonheur les a aujourd’hui pour compagnie à cause de son malheur. Cette conduite est quelquefois une marque de bon naturel, mais non pas de bon esprit.


CLXIV

Tirer quelques coups en l’air.

C’est le moyen de reconnaître comment sera reçu ce que l’on prétend faire, surtout quand ce sont des choses dont l’issue et l’approbation sont douteuses. C’est par là qu’on tire à coup sûr, et qu’on est toujours maître de reculer ou d’avancer. C’est ainsi que l’on sonde les volontés, et que l’on sait où il fait bon mettre le pied. Cette prévention est très nécessaire pour demander à propos, pour bien placer son amitié, et pour bien gouverner.


CLXV

Faire bonne guerre.

On peut bien obliger un brave homme à faire la guerre, mais non pas à la faire autrement qu’il ne doit. Chacun doit agir selon ce qu’il est, et non point selon ce que sont les autres. La galanterie est plus plausible quand on en use envers un ennemi. Il ne faut pas vaincre seulement par la force, mais encore par la manière. Vaincre en scélérat, ce n’est pas vaincre, mais bien se laisser vaincre ; la générosité a toujours eu le dessus. L’homme de bien ne se sert jamais d’armes défendues. C’est s’en servir que d’employer le débris de l’amitié qui finit, à former la haine qui commence ; car il n’est pas permis de se prévaloir de la confiance pour se venger. Tout ce qui sent la trahison infecte le bon renom. Le moindre atome de bassesse est incompatible avec la générosité dans les grands personnages. Un brave homme doit se piquer d’être tel que si la galanterie, la générosité et la fidélité se perdaient dans le monde, elles se retrouveraient dans son cœur.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.