L’homme de cour (CLVI – CLX).

CLVI

Les amis par élection.

Les amis doivent être à l’examen du discernement, et à l’épreuve de la fortune. Ce n’est pas assez qu’ils aient le suffrage de la volonté, s’ils n’ont aussi celui de l’entendement. Quoique ce soit là le point le plus important de la vie, c’est celui où l’on apporte le moins de soin. Quelques-uns font leurs amis par l’entremise d’autrui, et la plupart par hasard. On juge d’un homme par les amis qu’il a ; un habile homme n’en a jamais voulu d’ignorants. Mais bien qu’un homme plaise, ce n’est pas à dire que ce soit un ami intime ; car cela peut venir plutôt de ses belles manières d’agir que d’aucune assurance que l’on ait de sa capacité. Il y a des amitiés légitimes, et des amitiés bâtardes : celles-ci sont pour le plaisir ; mais les autres pour agir plus sûrement. Il se trouve peu d’amis de la personne, mais beaucoup de la fortune. Le bon esprit d’un ami est plus utile que toute la bonne volonté des autres. Prends donc tes amis par choix, et non par sort. Un ami prudent épargne bien des chagrins, au lieu qu’un autre, qui n’est pas tel, les multiplie et les entasse. Si tu ne veux point perdre d’amis, ne leur souhaite point une grande fortune.


CLVII

Ne se point tromper en gens.

C’est la pire et la plus ordinaire des tromperies. Il vaut mieux être trompé au prix qu’à la marchandise ; il n’y a rien où il faille plus regarder par dedans. Il y a bien de la différence entre entendre les choses et connaître les personnes ; et c’est une fine philosophie que de discerner les esprits et les humeurs des hommes. Il est aussi nécessaire de les étudier que d’étudier les livres.


CLVIII

Savoir user de ses amis.

Il y va de grande adresse. Les uns sont bons pour s’en servir de loin ; et les autres pour les avoir auprès de soi. Tel qui n’a pas été bon pour la conversation, l’est pour la correspondance. L’éloignement efface certains défauts que la présence rendait insupportables. Dans les amis, il n’y faut pas chercher seulement le plaisir, mais encore l’utilité. L’ami doit avoir trois qualités du bien, ou, comme disent les autres, de l’être : l’unité, la bonté, la vérité ; d’autant que l’ami tient lieu de toutes choses. Il y en a très peu qui puissent être donnés pour bons ; et, de ne les savoir pas choisir, le nombre en devient encore plus petit. Les savoir conserver est plus que de les avoir su faire. Cherche-les tels qu’ils durent longtemps ; et, bien que du commencement ils soient nouveaux, c’est assez, pour être content, qu’ils puissent devenir anciens. À le bien prendre, les meilleurs sont ceux que l’on n’acquiert qu’après avoir longtemps mangé du sel avec eux. Il n’y a point de désert si affreux que de vivre sans amis. L’amitié multiplie les biens et partage les maux. C’est l’unique remède contre la mauvaise fortune, le soupirail par où l’âme se décharge.


CLIX

Savoir souffrir les sots.

Les sages ont toujours été mal endurants. L’impatience croît avec la science. Une grande connaissance est difficile à contenter. Au sentiment d’Épictète, la meilleure maxime de la vie c’est de souffrir ; il a mis là la moitié de la sagesse. S’il faut tolérer toutes les sottises, il faut sans doute une extrême patience. Quelquefois nous souffrons plus de ceux de qui nous dépendons davantage ; et cela sert d’exercice à se vaincre. C’est de la souffrance que naît cette inestimable paix qui fait la félicité de la terre. Que celui qui ne se trouvera pas en humeur de souffrir en appelle à la retraite de soi-même, si tant est qu’il puisse bien se supporter lui-même.


CLX

Parler sobrement à ses émules, par précaution ; et aux autres, par bienséance.

On est toujours à temps pour lâcher la parole, mais non pour la retenir. Il faut parler comme l’on fait dans un testament, attendu qu’à moins de paroles, moins de procès. Il s’y faut accoutumer dans ce qui n’importe point, pour n’y point manquer quand il importera. Le silence tient beaucoup de la divinité. Quiconque est prompt à parler est toujours sur le point d’être vaincu, et convaincu.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.