L’homme de cour (CLI – CLX).

CLI

Penser aujourd’hui pour demain, et pour longtemps.

La plus grande prévoyance est d’avoir des heures pour elle. Il n’y a point de cas fortuits pour ceux qui prévoient ; ni de pas dangereux pour ceux qui s’y attendent. Il ne faut pas attendre qu’on se noie pour penser au danger, il faut aller au-devant, et prévenir par une mûre considération tout ce qui peut arriver de pis. L’oreiller est une Sybille muette. Dormir sur une chose à faire vaut mieux que d’être éveillé par une chose faite. Quelques-uns font, et puis pensent ; ce qui est plutôt chercher des excuses que des expédients. D’autres ne pensent ni devant, ni après. Toute la vie doit être à penser, pour ne se point égarer. La réflexion et la prévoyance donnent la commodité d’anticiper sur la vie.


CLII

Ne s’associer jamais avec personne auprès de qui l’on ait moins de lustre.

Ce qui excède en perfection, excède en estime. Le plus accompli aura toujours le premier rôle. Si son compagnon a quelque part à la louange, ce ne sera que son reste. La lune luit tandis qu’elle est toute seule parmi les étoiles ; mais, dès que le soleil commence à se montrer, ou elle n’éclaire plus, ou elle disparaît. Ne t’approche jamais de qui te peut éclipser, mais bien de qui te peut servir de lustre. C’est ainsi que cette adroite Fabulla de Martial trouva moyen de paraître belle, par la laideur ou la vieillesse de ses compagnes. Il ne faut jamais risquer d’avoir à son côté des gens de plus de mérite que soi, ni faire honneur aux autres aux dépens de sa réputation. Il est bon de hanter les personnes éminentes, pour se faire ; mais, quand on est fait, il faut s’accoster de gens médiocres. Pour te faire, choisis les plus parfaits ; et quand tu seras fait, fréquente les médiocres.


CLIII

Fuir d’être obligé de remplir un grand vide.

Si l’on s’y engage, il faut être bien assuré d’excéder ; car il est besoin de valoir le double de son prédécesseur pour l’égaler. Comme il y a de la finesse à faire en sorte que celui qui succède soit tel qu’on soit regretté, il y va pareillement d’adresse à se garder d’être éclipsé par celui qui achève. Il est bien difficile de remplir un grand vide, attendu que d’ordinaire le premier paraît meilleur, et par conséquent l’égalité ne suffit pas, parce que le premier est en possession. Il est donc nécessaire de le surpasser, pour lui ôter l’avantage qu’il a d’être le plus estimé.


CLIV

N’être facile ni à croire, ni à aimer.

La maturité du jugement se connaît à la difficulté de croire. Il est très ordinaire de mentir, il doit donc être extraordinaire de croire. Celui qui est facile à remuer se trouve souvent décontenancé. Mais il faut bien se garder de montrer du doute de la bonne foi d’autrui ; car cela passe de l’incivilité à l’offense, attendu que c’est le traiter de trompeur, ou de trompé ; encore n’est- ce pas là le plus grand mal. Car, outre cela, ne point croire est un indice de mentir, le menteur étant sujet à deux maux : à ne point croire, et à n’être point cru. La suspension du jugement est louable en celui qui écoute ; mais celui qui parle peut s’en rapporter à son auteur. C’est aussi une espèce d’imprudence d’être facile à aimer, car si l’on ment en parlant, l’on ment bien aussi en faisant; et cette tromperie est encore plus pernicieuse que l’autre.


CLV

L’art de se contenir.

Qu’une prudente réflexion prévienne, s’il est possible, les saillies ordinaires au vulgaire ; cela ne sera pas difficile à l’homme prudent. Le premier pas de la modération est de s’apercevoir que l’on se passionne. C’est par là qu’on entre en lice avec plein pouvoir sur soi, et que l’on sonde jusques où il est nécessaire de laisser aller son ressentiment. C’est avec cette réflexion dominante qu’il faut entrer en colère, et puis y mettre fin. Tâche de savoir où et quand il faut arrêter ; car le plus difficile de la course est de s’arrêter tout court. Grande marque de jugement, de rester ferme et sans trouble au milieu des saillies de la passion ! Tout excès de passion dégénère du raisonnable. Mais avec cette magistrale précaution, la raison ne se brouillera jamais, ni ne passera point les bornes du devoir. Pour savoir gourmander une passion, il faut toujours aller bride en main. Celui qui se gouvernera de la sorte passera pour le plus sage cavalier ; ou pour le plus étourdi s’il fait autrement.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.