L’homme de cour (CXLVI – CL).

CXLVI

Regarder au-dedans.

D’ordinaire, il se trouve que les choses sont bien autres qu’elles ne paraissent ; et l’ignorance, qui n’avait regardé qu’à l’écorce, se détrompe dès qu’elle va au-dedans. Le mensonge est toujours le premier en tout, il entraîne les sots par un l’on dit vulgaire, qui va de bouche en bouche. La vérité arrive toujours la dernière, et fort tard, parce qu’elle a pour guide un boiteux, qui est le temps. Les sages lui gardent toujours l’autre moitié de cette faculté, que la nature a tout exprès donnée double. La tromperie est toute superficielle ; et ceux qui le sont eux-mêmes y donnent incontinent. Le discernement est retiré au-dedans, pour se faire estimer davantage par les sages.


CXLVII

N’être point inaccessible.

Quelque parfait que l’on soit, on a quelque fois besoin de conseil. Celui-là est fou incurable, qui n’écoute point. L’homme le plus intelligent doit faire place aux bons avis. La souveraineté même ne doit pas exclure la docilité. Il y a des hommes incurables, à cause qu’ils sont inaccessibles. Ils se précipitent, parce que personne n’ose approcher d’eux pour les en empêcher. Il faut donc laisser une porte ouverte à l’amitié ; et ce sera celle par où viendra le secours. Un ami doit avoir pleine liberté de parler, et même de réprimander ; l’opinion conçue de sa fidélité et de sa prudence lui doit donner cette autorité. Mais aussi il ne faut pas que cette familiarité soit commune à tous. Il suffit d’avoir un confident secret, dont on estime la correction, et de qui l’on se serve, comme d’un miroir fidèle, pour se détromper.


CXLVIII

Savoir l’art de converser.

C’est par où l’homme montre ce qu’il vaut. Dans toutes les actions de l’homme, rien ne demande plus de circonspection, attendu que c’est le plus ordinaire exercice de la vie. Il y va de gagner ou de perdre beaucoup de réputation. S’il faut du jugement pour écrire une lettre, qui est une conversation par écrit, et méditée, il en faut bien davantage dans la conversation ordinaire, où il se fait un examen subit du mérite des gens. Les maîtres de l’art tâtent le pouls de l’esprit par la langue, conformément au dire du sage : Parle, si tu veux que je te connaisse. Quelques-uns tiennent que le véritable art de converser est de le faire sans art ; et que la conversation doit être aisée comme le vêtement, si c’est entre bons amis. Car, lorsque c’en est une de cérémonie et de respect, il y doit entrer plus de retenue, pour montrer que l’on a beaucoup de savoir-vivre. Le moyen d’y bien réussir est de s’accommoder au caractère d’esprit de ceux qui sont comme les arbitres de l’entretien. Garde-toi de t’ériger en censeur des paroles, ce qui te ferait passer pour un grammairien ; ni en contrôleur des raisons, car chacun te fuirait. Parler à propos est plus nécessaire que parler éloquemment.


CXLIX

Savoir détourner les maux sur autrui.

C’est une chose de grand usage parmi ceux qui gouvernent, que d’avoir des boucliers contre la haine, c’est-à-dire des gens sur qui la censure et les plaintes communes aillent fondre: et cela ne vient point d’incapacité, comme la malice se le figure, mais d’une industrie supérieure à l’intelligence du peuple. Tout ne peut pas réussir, ni tout le monde être content. Il y doit avoir une tête forte qui serve de but à tous les coups, et qui porte les reproches de toutes les fautes et de tous les malheurs, aux dépens de sa propre ambition.


CL

Savoir faire valoir ce que l’on fait.

Ce n’est pas assez que les choses soient bonnes en elles-mêmes, parce que tout le monde ne voit pas au fond, ni ne sait pas goûter. La plupart des hommes vont à cause qu’ils voient aller les autres, et ne s’arrêtent qu’aux lieux où il y a grand concours. C’est un grand point que de savoir faire estimer sa drogue, soit en la louant (car la louange est l’aiguillon du désir), soit en lui donnant un beau nom, qui est un beau moyen d’exalter ; mais il faut que tout cela se fasse sans affectation. N’écrire que pour les habiles gens, c’est un hameçon général, parce que chacun le croit être ; et, pour ceux qui ne le sont pas, la privation servira d’éperon au désir. Il ne faut jamais traiter ses projets de communs, ni de faciles, car c’est les faire passer pour triviaux. Tout le monde se plaît au singulier, comme étant plus désirable et au goût et à l’esprit.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.