L’homme de cour (CXXXVI – CXL).

CXXXVI

Prendre bien les affaires, et leur tâter incontinent le pouls.

Plusieurs font un circuit ennuyeux de paroles, sans jamais venir au nœud de l’affaire, ils font mille tours et détours qui les lassent et lassent les autres, sans arriver jamais au centre de l’importance. Et cela vient de la confusion de leur entendement qui ne saurait se débrouiller. Ils perdent leur temps et leur patience à ce qu’il fallait laisser, et puis il ne leur en reste plus à donner à ce qu’ils ont laissé.


CXXXVII

Il ne faut au sage que lui-même.

Un sage de Grèce se tenait lui-même lieu de toutes choses, et tout ce qu’il avait était toujours avec lui. S’il est vrai qu’un ami universel suffit, pour rendre aussi content, que si l’on possédait Rome et tout le reste de l’univers, deviens ami de toi-même, et tu pourras vivre tout seul. Que te pourra-t-il manquer, si tu n’as point de plus bel entretien, ni de plus grand plaisir qu’avec toi- même ? Tu ne dépendras que de toi seul ; et par là tu ressembleras au souverain Être. Celui qui peut bien vivre tout seul ne tient rien de la bête, mais beaucoup du sage, et tout de Dieu.


CXXXVIII

L’art de laisser aller les choses comme elles peuvent, surtout quand la mer est orageuse.

Il y a des tempêtes et des ouragans dans la vie humaine ; c’est prudence de se retirer au port pour les laisser passer. Très souvent les remèdes font empirer les maux. Quand la mer des humeurs est agitée, laissez faire à la nature ; si c’est la mer des mœurs, laissez faire à la morale. Il faut autant d’habileté au médecin pour ne pas ordonner que pour ordonner ; et quelquefois la finesse de l’art consiste davantage à ne point appliquer de remède. Ce sera donc le moyen de calmer les bourrasques populaires, que de se tenir en repos ; céder alors au temps fera vaincre ensuite. Une fontaine devient trouble pour peu qu’on la remue, et son eau ne redevient claire qu’en cessant d’y toucher. Il n’y a point de meilleur remède à de certains désordres que de les laisser passer, car à la fin ils s’arrêtent eux-mêmes.


CXXXIX

Connaître les jours malheureux.

Car il y en a où rien ne réussira. Tu auras beau changer de jeu, tu ne changeras point de sort. C’est au second coup qu’il faudra prendre garde si l’on a le sort favorable, ou contraire. L’entendement même a ses jours ; car il ne s’est encore vu personne qui fût habile à toutes heures. Il y va de bonheur à raisonner juste, comme à bien écrire une lettre. Toutes les perfections ont leur saison, et la beauté n’est pas toujours de quartier. La discrétion se dément quelquefois, tantôt en cédant, tantôt en excédant. Enfin, pour bien réussir, il faut être de jour. Comme tout réussit mal aux uns, tout réussit bien aux autres, et même avec moins de peine et de soin ; et il y a tel qui trouve d’abord toute son affaire faite. L’esprit a ses jours ; le génie son caractère ; et toutes choses leur étoile. Quand on est de jour, il n’en faut pas perdre un moment. Mais l’homme prudent ne doit pas prononcer définitivement qu’un jour est heureux, à cause d’un bon succès, ni qu’il est malheureux, à cause d’un mauvais ; l’un n’étant peut- être qu’un effet du hasard, et l’autre du contretemps.


CXL

Donner d’abord dans le bon de chaque chose.

C’est la meilleure marque du bon goût. L’abeille va incontinent à la douceur, pour avoir de quoi faire du miel ; et la vipère à l’amertume, pour amasser du venin. Il en est ainsi des goûts ; les uns s’attachent au meilleur, et les autres au pire. À tout il y a quelque chose de bon, surtout dans un livre, qui d’ordinaire se fait avec étude. Quelques-uns ont l’esprit si mal tourné, qu’entre mille perfections ils s’arrêteront au seul défaut qu’il y aura, et ne parleront d’autre chose ; comme s’ils n’étaient que pour servir de réceptacle aux immondices de la volonté et de l’esprit d’autrui, et pour tenir registre de tous les défauts qu’ils voient : ce qui est plutôt la punition de leur mauvais discernement, que l’exercice de leur subtilité. Ils passent mal la vie, parce qu’ils ne se nourrissent que de méchantes choses. Plus heureux sont ceux qui, entre mille défauts, découvrent d’abord une perfection qui s’y trouve par hasard.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.