L’homme de cour (CXXXI – CXXXV).

CXXXI

Le procédé de galant homme.

Les âmes ont leur galanterie et leur gentillesse, d’où se forme le grand cœur. Cette perfection ne se rencontre pas en toutes sortes de personnes, parce qu’elle suppose un fonds de générosité. Son premier soin est de parler bien de ses ennemis, et de les servir encore mieux. C’est dans les occasions de se venger qu’il paraît avec plus d’éclat. Il ne néglige pas ces occasions, mais c’est pour en faire un bon usage, en préférant la gloire de pardonner au plaisir d’une vengeance victorieuse. Ce procédé est même politique, attendu que la plus fine raison d’État n’affecte jamais ces avantages, parce qu’elle n’affecte rien; et quand le bon droit les remporte, la modestie les dissimule.


CXXXII

S’aviser, et se raviser.

En appeler à la révision, c’est la voie la plus sûre, surtout quand l’avantage est certain ; soit pour octroyer, ou pour mieux délibérer, il est toujours bon de prendre du temps. Il vient de nouvelles pensées, qui confirment et fortifient la résolution. S’il est question de donner, le don est plus estimé à cause du discernement de celui qui le fait, que pour le plaisir de ne l’avoir pas attendu. Ce qui a été désiré, a toujours été plus estimé. Si c’est une chose à refuser, le temps en facilite la manière, en laissant mûrir le non jusqu’à ce que la saison soit venue ; joint que le plus souvent, dès que la première chaleur du désir est passée, l’on reçoit indifféremment la rigueur du refus. Ceux qui demandent à la hâte doivent être écoutés à loisir; c’est le vrai moyen d’éviter la surprise.


CXXXIII

Être plutôt fou avec tous, que sage tout seul.

Car si tous le sont, il n’y a rien à perdre, disent les politiques ; au lieu que si la sagesse est toute seule, elle passera pour folie. Il faut donc suivre l’usage. Quelquefois le plus grand savoir est de ne rien savoir, ou du moins d’en faire semblant. L’on a besoin de vivre avec les autres, et les ignorants font le grand nombre. Pour vivre seul, il faut tenir beaucoup de la nature de Dieu, ou être tout à fait de celle des bêtes. Mais, pour modifier l’aphorisme, je dirais : Plutôt sage avec les autres que fou sans compagnon. Quelques-uns affectent d’être singuliers en chimères.


CXXXIV

Avoir le double des choses nécessaires à la vie.

C’est vivre doublement. Il ne faut pas se restreindre à une seule chose, bien même qu’elle soit excellente. Tout doit être au double, et surtout ce qui est utile et délectable. La lune, toute changeante qu’elle est, l’est encore moins que la volonté humaine, tant cette volonté est fragile. C’est pourquoi il faut mettre une barrière à son inconstance. Tenez donc pour règle principale de l’art de vivre, d’avoir au double tout ce qui sert à la commodité. Comme la nature nous a donné le double des membres les plus nécessaires et les plus exposés au danger, l’art doit pareillement doubler les choses dont dépend le bonheur de la vie.


CXXXV

N’être point esprit de contradiction.

Car c’est se rendre ridicule, et même insupportable. La sagesse ne manquera jamais de conjurer contre cet esprit. C’est être ingénieux que de trouver des difficultés à tout ; mais c’est donner dans la folie que d’être opiniâtre. Ces gens-là tournent la plus douce conversation en petite guerre, et sont, par conséquent, plus ennemis de leurs amis que de ceux qui ne les fréquentent point. Plus une bouchée de poisson est savoureuse, et plus on sent l’arête qui entre dans les dents. La contradiction fait le même effet dans les doux entretiens. Ce sont des fous et des fantasques, qui ne sont pas seulement bêtes. mais encore bêtes sauvages.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.