L’homme de cour (CXXVI – CXXX).

CXXVI

Ce n’est pas être fou que de faire une folie, mais bien de ne la savoir pas cacher.

Si l’on doit cacher ses passions, l’on doit encore plus cacher ses défauts. Tous les hommes manquent, mais avec cette différence que les gens d’esprit pallient les fautes faites, et que les fous montrent celles qu’ils vont faire. La réputation consiste dans la manière de faire, plutôt que dans ce qui se fait. Si tu n’es pas chaste, dit le proverbe, fais semblant de l’être. Les fautes des grands hommes sont d’autant plus remarquables que ce sont des éclipses de grandes lumières. Quelque grande que soit l’amitié, ne lui fais jamais confidence de tes défauts ; cache-les même à toi- même, si cela se peut. Du moins, on pourra se servir de cette autre règle de vie, qui est de savoir oublier.


CXXVII

Le je-ne-sais-quoi.

C’est la vie des grandes qualités, le souffle des paroles, l’âme des actions, le lustre de toutes les beautés. Les autres perfections sont l’ornement de la nature, le Je-ne-sais-quoi est celui des perfections. Il se fait remarquer jusque dans la manière de raisonner ; il tient beaucoup plus du privilège que de l’étude, car il est même au-dessus de toute discipline. Il ne s’en tient pas à la facilité, il passe jusqu’à la plus fine galanterie. Il suppose un esprit libre et dégagé, et à ce dégagement il ajoute le dernier trait de la perfection. Sans lui toute beauté est morte, toute grâce est sans grâce. Il l’emporte sur la valeur, sur la discrétion, sur la prudence, sur la majesté même. C’est une route politique, par où l’on expédie bientôt les affaires ; et enfin l’art de se retirer galamment de tout embarras.


CXXVIII

Le haut courage.

C’est une des principales conditions requises à un héros, d’autant qu’un tel courage l’aiguillonne à tout ce qu’il y a de grand, lui raffine le goût, lui enfle le cœur, relève ses pensées et ses manières, et le dispose à la majesté. Partout où il se trouve, il se fait passage : et lorsque l’iniquité du sort s’opiniâtre contre lui, il tente tout pour en sortir à son honneur. Plus il est resserré dans les bornes de la possibilité, et plus il veut se mettre au large. La magnanimité, la générosité, et toutes les qualités héroïques le reconnaissent pour leur source.


CXXIX

Ne se plaindre jamais.

Les plaintes ruinent toujours le crédit ; elles excitent plutôt la passion à nous offenser que la compassion à nous consoler ; elles ouvrent le passage à ceux qui les écoutent, pour nous faire la même chose que ceux de qui nous nous plaignons ; et la connaissance de l’injure faite par le premier sert d’excuse au second. Quelques- uns, en se plaignant des offenses passées, donnent lieu à celles de l’avenir ; et, au lieu du remède et de la consolation qu’ils prétendent, ils donnent du plaisir aux autres, et s’attirent même leur mépris. C’est bien une meilleure politique de publier les obligations que l’on a aux gens, afin d’exciter les autres à nous obliger aussi. Parler souvent des grâces reçues des personnes absentes, c’est rechercher celles de ceux qui sont présents ; c’est vendre le crédit des uns aux autres. Ainsi l’homme prudent ne doit jamais publier, ni les disgrâces, ni les défauts, mais bien les faveurs et les honneurs ; ce qui sert à conserver l’estime des amis, et à contenir les ennemis dans leur devoir.


CXXX

Faire, et faire paraître.

Les choses ne passent point pour ce qu’elles sont, mais pour ce qu’elles paraissent être. Savoir faire, et le savoir montrer, c’est double savoir. Ce qui ne se voit point est comme s’il n’était point. La raison même perd son autorité, lors qu’elle ne paraît pas telle. Il y a bien plus de gens trompés que d’habiles gens. La tromperie l’emporte hautement, d’autant que les choses ne sont regardées que par le dehors. Bien des choses paraissent tout autres qu’elle ne sont. Le bon extérieur est la meilleure recommandation de la perfection intérieure.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.