L’homme de cour (CXI – CXV).

CXI

Faire des amis.

Avoir des amis, c’est un second être ; tout ami est bon à son ami ; entre amis tout est agréable. Un homme ne peut valoir que ce qu’il plaît aux autres de le faire valoir. Pour leur en donner donc la volonté, il faut s’emparer de leur bouche par leur cœur. Il n’y a point de meilleur enchantement que les bons services ; le meilleur moyen d’avoir des amis est d’en faire ; tout ce que nous avons de bon dans la vie dépend d’autrui. L’on a à vivre avec ses amis, ou avec ses ennemis ; chaque jour, il en faut gagner un et, si l’on n’en fait pas son confident, se le rendre du moins bien affectionné ; car quelques-uns de ceux-là deviendront intimes, à force de les bien connaître.


CXII

Gagner le cœur.

La première et souveraine cause ne dédaigne pas de le prévenir et de le disposer, lorsqu’elle veut opérer les plus grandes choses. C’est par l’affection que l’on entre dans l’estime. Quelques-uns se fient tant sur leur mérite, qu’ils ne prennent aucun soin de se faire aimer. Mais le sage sait bien que le mérite a un grand tour à faire quand il n’est pas aidé de la faveur. La bienveillance facilite tout, supplée à tout, elle ne suppose pas toujours qu’il y ait de la sagesse, de la discrétion, de la bonté, et de la capacité ; mais elle en donne : elle ne voit jamais les défauts, parce qu’elle fuit de les voir. D’ordinaire, elle naît de la correspondance matérielle, comme d’être de même nation, de même patrie, de même profession, de même famille. Il y a une autre sorte d’affection formelle, qui est plus relevée ; car elle est fondée sur les obligations, sur la réputation, sur le mérite. Toute la difficulté est à la gagner, car il est aisé de la conserver. On peut l’acquérir par ses soins, et puis en faire un bon usage.


CXIII

Dans la bonne fortune, se préparer à la mauvaise.

En été on a le temps de faire sa provision pour l’hiver, et plus commodément. Dans la prospérité, l’on a quantité d’amis, et tout à bon marché. Il est bon de garder quelque chose pour le mauvais temps, car il y a disette de tout dans l’adversité. Tu feras bien de ne pas négliger tes amis ; un jour viendra que tu te tiendras heureux d’en avoir quelques-uns, de qui tu ne te soucies pas maintenant. Les gens rustiques n’ont jamais d’amis, ni dans la prospérité, parce qu’ils ne connaissent personne ; ni dans l’adversité, parce que personne ne les connaît alors.


CXIV

Ne compéter jamais.

Toute prétention qui est contestée ruine le crédit. La compétence ne manque jamais de noircir pour obscurcir ; il est rare de faire bonne guerre. L’émulation découvre les défauts que la courtoisie cachait auparavant. Plusieurs ont vécu très estimés tant qu’ils n’ont point eu de concurrents. La chaleur de la contradiction anime ou ressuscite des infamies qui étaient mortes ; elle déterre des ordures que le temps avait presque consumées. La compétence commence par un manifeste d’invectives, s’aidant de tout ce qu’elle peut et ne doit pas. Et bien que quelquefois, et même le plus souvent, les injures ne soient pas des armes de grand secours, si est-ce qu’elle s’en sert pour se donner le plaisir d’une vile vengeance ; et elle y va avec tant d’impétuosité qu’elle fait voler la poussière de l’oubli qui couvrait les imperfections. La bienveillance a toujours été pacifique, et la réputation toujours indulgente.


CXV

Se faire aux humeurs de ceux avec qui l’on a à vivre.

L’on s’accoutume bien à voir de laids visages, on peut donc s’accoutumer aussi à de méchantes humeurs. Il y a des esprits revêches, avec qui, ni sans qui l’on ne saurait vivre. C’est donc prudence que de s’y accoutumer, comme l’on fait à la laideur, pour n’en être pas surpris ni épouvanté dans l’occasion. La première fois ils font peur, mais l’on s’y fait peu à peu, la réflexion prévenant ce qu’il y a de rude en eux, ou du moins aidant à le tolérer.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.