Une joie artificielle.

De toutes les scènes de Matrix, le moment pendant lequel Cypher vend sa loyauté pour 30 deniers est la scène qui demande le plus de suspension d’incrédulité. Je comprends que le moment pendant lequel Cypher incarne Judas est au centre de l’intrigue du film, mais pour aussi cérébral et philosophiquement riche que soit ce film, cette scène soulève beaucoup de questions.

Tout d’abord, nous devons nous demander depuis combien de temps Cypher a été coupé de la Matrice – 9 ans. Son expérience de l’éveil, ou quelque chose comme ça, on peut supposer qu’elle ressemblait beaucoup à celle de Neo. Choc, incrédulité, déni, dépression et enfin acceptation. L’expérience de Cypher et Neo, et de toute autre personne qui s’est également débranchée de la Matrice, suivrait en quelque sorte un chemin prévisible, et les personnes qui procèdent au débranchement ont donc des programmes préétablis pour aider les personnes éveillées à s’adapter à une vie « réelle ».

Ce que Cypher possède ici, c’est 9 ans d’expérience de la dure réalité du « réel ». Bien qu’il comprenne la réalité dans laquelle il vit, il veut l’oublier. Il veut le confort et le bonheur que lui procure le fait d’être inconscient et ignorant, branché sur la matrice.

L’incrédulité que nous devons suspendre ici, c’est que les agents de la matrice vont en fait honorer leur part du marché et effacer gracieusement tous ses souvenirs du monde réel, sans parler de l’amélioration de la « vie » de Cypher, telle qu’elle est, une fois qu’il sera béatement inconscient du « réel ». On pourrait penser qu’après avoir regardé le code de la Matrice pendant 9 ans et compris comment ce système fonctionne, Cypher n’aurait pas été assez naïf pour penser que le système ne le tuerait pas simplement une fois qu’il aurait trahi Morpheus.

Néanmoins, le désir d’échapper à la dure réalité est certainement un aspect de la condition humaine. Nous avons tous ce désir d’évasion et, pour la plupart d’entre nous, ce sont des distractions inoffensives pour soulager ce que nous ne pouvons supporter du monde réel. Cependant, selon la personnalité et la gravité du besoin d’évasion, nous pouvons nous retrouver à préférer le fantasme à la réalité. C’est ce qui peut transformer des distractions inoffensives en obsessions compulsives. Il est facile de choisir les jeux vidéo comme illustration, mais l’élément « addiction » de ceux-ci provient du fait que certaines personnalités préfèrent le fantasme à la réalité.

Joie artificielle.

Cypher est l’une de ces personnes. Il a été rejeté par Trinity – l’une des deux seules femmes sur son navire – en faveur de l’Alpha (à l’époque, l’Alpha contextuel), d’un Neo plus beau et moins effrayant. Il n’apprécie pas l’attirance de Trinity pour Neo et passe ses heures perdues à regarder le code de la matrice (c’est non seulement une stratégie d’évitement, mais c’est aussi une évasion) et il a accès au seul alcool du navire (avec l’aimable autorisation de Dozer). Ces deux évasions masculines classiques, et bien d’autres du même type, sont le remède caractéristique destiné à faire face à une réalité qui frise l’insupportable. Il est presque prévisible que ce film ait été écrit et soit sorti bien avant l’apparition du porno omniprésent sur Internet.

« Si vous supprimiez complètement l’accès au porno et à l’alcool, le taux de suicide masculin serait multiplié par dix ».

J’ai lu ce commentaire sur quelques blogs de la manosphère dans le passé, et c’est presque une lapalissade quand on considère la plus viscérale des stratégies d’évitement, vers lequel les hommes se tournent pour échapper à leurs réalités. Que ce type soit ou non perdu dans sa cellule de prison psychiatrique de la pilule bleue ou qu’il se sente démuni dans le désespoir perçu d’une existence cruelle, mais réelle, de la pilule rouge à laquelle il n’est pas préparé, un homme cherchera toujours ses évasions – et généralement il gravite, et se fixe sur celles qui satisfont le mieux ce qu’il est incapable d’actualiser.

A la réflexion, peut-être n’avons-nous pas besoin de suspendre toute incrédulité avec Cypher. Une fois que nous comprenons que cette condition et cette situation, et le manque abject de capacité à y faire face, peuvent conduire quelqu’un au désespoir, au suicide désespéré, à des actes de violence, à des évasions fantaisistes, etc…

Réinsertion.

J’utilise le personnage de Cypher ici aujourd’hui grâce à un article éclairant qu’Athol Kay a publié la semaine dernière. Je ne suis pas d’accord avec son affirmation selon laquelle les hommes qui prennent la pilule rouge ont besoin de s’évader de temps en temps de cette pilule rouge, mais seulement dans la façon dont il en parle. Athol utilise cette même vidéo et ce même personnage pour illustrer la manière dont les hommes ont le désir (le besoin ?) de revenir à leur ancienne « pensée magique » afin de faire face à la réalité que notre pilule rouge, notre conscience du jeu, notre nouvelle capacité à donner un sens à notre conditionnement et à la mécanique du féminocentrisme, et à les affronter, exigent désormais des hommes.

Ma principale objection se porte sur le fait d’assimiler l’ignorance de la pilule bleue à une sorte d’évasion dont un homme pourrait profiter artificiellement de temps en temps afin d’équilibrer les dures, et certes cruelles, vérités que sa nouvelle conscience lui apporte.

Le problème, c’est que l’approche de la pilule rouge de la vie suppose en grande partie une présomption quasi télépathique d’intentions négatives chez les autres. Est-ce souvent juste ? Bien sûr que oui. Mais il est presque impossible de vivre heureux si vous êtes infiniment paranoïaque et blasé des intentions de tous ceux qui vous entourent. Si chaque femme est un fouillis de désirs de salopes et rien d’autre qu’une chatte sur pattes qui ment pour justifier sa recherche de mâle Alpha… eh bien il devient fatiguant d’être sur les nerfs après un certain temps. De même, chaque homme est une troisième roue du carrosse à la recherche d’une opportunité et complote dans votre dos, vous demandant des informations sur votre femme, cherchant à baiser votre copine dès que vous regardez ailleurs.

J’ai lu des versions de cette état chez beaucoup de gars qui résistent à l’idée d’une pilule rouge ou d’une sensibilisation au jeu lorsqu’on leur présente pour la première fois et qui en reconnaissent les bases. J’ai abordé ce sujet dans l’article « le goût amer de la pilule rouge » et dans l’article sur « les misogynes amers », mais la version simple est que ce qui est présenté aux hommes qui prennent la pilule rouge semble trop désespérément nihiliste pour être vrai. Cela semble tellement paranoïaque et consommateur d’attention que cela ne peut pas être vrai.

Extrait de l’article « le goût amer de la pilule rouge »

La vérité vous rendra libre, mais cela ne rend pas la vérité moins dure et plus jolie pour autant, et cela ne peut certainement pas vous absoudre des responsabilités que la vérité exige. Un des plus grands obstacles que les hommes affrontent lorsqu’ils se débranchent de la matrice, c’est d’accepter les cruelles vérités sur le jeu de la séduction. Parmi ces vérités, il y a notamment le fait de réaliser que vous avez été conditionné à croire, depuis si longtemps, des idéaux confortables et des attentes irréalistes vis-à-vis de l’amour, qui n’étaient en fait que des responsabilités supplémentaires. Appelez-les des mensonges, si vous voulez, mais il y a un certain nihilisme, un certain désespoir qui accompagne la prise de la pilule rouge, et ce qui accompagne aussi cette réalisation, c’est la volonté de se couper d’un système. Prendre la pilule rouge, ce n’est pas perdre tout espoir, c’est juste qu’après la réalisation, vous ne pouvez pas encore voir que vous pouvez créer un nouveau système – un système sur lequel vous pouvez avoir davantage de contrôle direct.

Des petits mensonges.

La raison pour laquelle la plupart des hommes connaissent ce désespoir initial est que leur seul cadre de référence préalable pour le fonctionnement de la vie jusqu’alors a été celui de l’existence de la pilule bleue. C’est un aspect très difficile que de tuer l’homme Beta en vous, et de réapprendre à exister dans une conscience « pilule rouge » – la plupart des hommes soit rejettent cela dans un déni total, soit ils deviennent paranoïaques et voient les signes de l’intention réelle ou les motivations sous-jacentes de chaque action qu’une femme ou qu’un homme leur présente, comme dans l’exemple d’Athol.

Le problème que cela pose est de changer le paradigme de l’homme en passant de la pilule bleue à la pilule rouge. De nombreux hommes en transition me disent qu’il est impossible de « continuer à agir » comme ils pensent que la prise de conscience de la pilule rouge l’exige. Ils le croient parce que leur mentalité opérationnelle, la direction qu’ils pensent être la plus efficace pour eux, est toujours basée sur les règles et le cadre mental de leur ancienne existence avec la pilule bleue.

Dans la matrice de la pilule bleue, tout était prévu pour eux, mais avec la prise de conscience de la pilule rouge vient la responsabilité de faire les choses pour eux-mêmes. Ils ne sont pas préparés et sont coupés d’un système réconfortant, mais ils ne savent pas quoi faire de cette liberté. Ils comprennent que la pilule bleue est en réalité une série complexe de petits mensonges destinés à adoucir des vérités douloureuses, et qu’ils se raconteraient encore plus de petits mensonges pour se réconforter lorsque les conséquences de ces vérités les blessent, mais maintenant ils savent mieux. Ils n’ont qu’eux-mêmes à blâmer pour avoir permis au train de la pilule rouge, dont ils savaient qu’il allait les aplatir, de rouler à toute allure. Pour une personne si peu préparée, cela semble impossible à éviter.

Internalisation.

Néo : Alors qu’est-ce que tu essaie de me dire, que je peux éviter les balles ?

Morpheus : Non Néo, ce que j’essaie de te dire, c’est que quand tu seras prêt, tu ne les sentiras même plus.

Le problème réside dans l’hypothèse selon laquelle la pilule rouge est une force « consommatrice » dans la vie d’un homme, qui exige de lui un effort et une vigilance constantes pour se défendre contre elle.

Une fois que cette conscience est intériorisée et devient une partie de la personnalité d’un homme, il n’y a pas de vigilance, juste une prise de conscience. Il y a une compréhension subconsciente de l’ordre des choses du point de vue de la pilule rouge, mais cela ne signifie pas que je soupçonne la caissière de banque chez qui je fais un dépôt d’être prête à me voler à l’aveuglette au moment où je me tourne pour regarder ailleurs.

Neil Strauss a fait allusion à des « robots sociaux » dans The Game, des types qui n’étaient rien d’autre que du jeu de séduction tout le temps et qui étaient incapables d’établir de véritables liens affectifs. Je dirais exactement le contraire. Le vrai danger inhérent à la conscience du jeu et de la pilule rouge est qu’un homme l’utilise pour réaliser ses anciens idéaux de la pilule bleue – et cela demande un effort constant.

Une bonne prise de conscience de la pilule rouge exige non seulement que l’homme se réévalue et se recréé, mais aussi qu’il abandonne son ancien paradigme de la pilule bleue et apprenne à vivre dans un nouveau paradigme, positif, de la pilule rouge. Cela semble être une tâche ardue au début, mais en fin de compte, votre conscience devient une partie intériorisée de qui vous êtes. Vous pouvez laisser cela vous consumer avec une paranoïa enracinée dans votre ancien cadre de la pilule bleue, ou vous pouvez apprendre à créer de l’espoir dans un nouveau système – un système sur lequel vous avez non seulement plus de contrôle, mais qui exige que vous assumiez ce contrôle.

Ne souhaitez pas à ce que ce soit plus facile, mais souhaitez devenir meilleur. Plus facile, c’est de vous dire que vous avez réellement besoin des petits mensonges que vous fournit la pilule bleue. Il est plus facile de penser que la pilule bleue est le sucre qui aide à faire baisser le prix du médicament. Faire mieux, c’est recréer une nouvelle direction, positivement masculine, pour vous-même, basée sur la conscience et l’opportunité que la pilule rouge vous offre et exige de vous.

Avant de terminer, je tiens à dire que cet article n’est en aucun cas une reprise de l’article d’Athol. Je n’ai que du respect pour ce type et le considère comme un collègue et un pair. Son travail avec MMSL est une ressource nécessaire dans la manosphère, et je ne peux pas dire assez de bonnes choses sur ses efforts. Je ne suis tout simplement pas d’accord avec son point de vue sur la nécessité de l’illusion de la pilule bleue.


Source : « Artificial Joy » publié par Rollo Tomassi le 29 mai 2013.

Illustration : Karolina Grabowska.