L’homme de cour (CVI – CX).

CVI

Ne point faire parade de sa fortune.

L’ostentation de la dignité choque plus que l’ostentation de la personne. Trancher du grand, c’est se rendre odieux: il suffit bien d’être envié. Plus on cherche la réputation, et moins on la trouve. Comme elle dépend du jugement d’autrui, personne ne se la saurait donner et, par conséquent, il faut la mériter, et l’attendre. Les grands emplois demandent une autorité proportionnée à leur exercice, et, sans cela, l’on ne peut pas les exercer dignement. Il faut conserver toute celle qui est nécessaire pour remplir l’essentiel de ses obligations; ne la point faire trop valoir, mais la seconder. Tous ceux qui font les accablés d’affaires se montrent indignes de leur emploi, comme chargés d’un faix qu’ils ne sauraient porter. Si l’on a à se faire honneur, que ce soit plutôt d’un grand mérite personnel que d’une chose d’emprunt. Un roi même doit s’attirer plus de vénération par sa propre personne que par sa souveraineté, qui n’est qu’une chose extérieure.


CVII

Ne point montrer qu’on soit content de soi-même.

D’être mécontent de soi-même, c’est faiblesse ; d’en être content, c’est folie. Dans la plupart des hommes, ce contentement vient d’ignorance, et aboutit à une félicité aveugle qui véritablement entretient le plaisir, mais ne conserve pas la réputation. Comme il est rare de bien connaître les perfections éminentes des autres, l’on s’applaudit de celles que l’on a, quelque médiocres et vulgaires qu’elles soient. La défiance a toujours été utile aux plus sages, soit pour prendre de si bonnes mesures que les affaires pussent réussir, ou pour se consoler quand elles ne réussissaient pas ; car celui qui a prévu le mal en est moins affligé quand il arrive. Quelquefois Homère même s’endort, et Alexandre descend du trône de sa majesté et reconnaît sa faiblesse. Les affaires dépendent de beaucoup de circonstances, et telle chose qui a réussi dans une occasion est malheureuse dans une autre. Mais l’incorrigibilité des fous est en ce qu’ils convertissent en fleurs leurs plus vaines pensées, et que leur graine pousse toujours.


CVIII

Le plus court chemin pour devenir grand personnage est de savoir choisir son monde.

La conversation est d’un grand poids. Les mœurs, les humeurs, les goûts et l’esprit même se communiquent insensiblement. Ainsi l’homme prompt en doit fréquenter un paisible, et chacun son contraire ; par où l’on arrivera sans peine au tempérament requis. C’est beaucoup que de savoir se modérer. La diversité alternative des saisons fait la beauté et la durée de l’univers. Si l’harmonie des choses naturelles vient de leur propre contrariété, l’harmonie de la société civile devient plus belle par la différence des mœurs. La prudence doit user de cette politique dans le choix des amis et des domestiques, et, de cette communication des contraires, il en naîtra un tempérament très agréable.


CIX

N’être point répréhensif.

Il y a des hommes rudes qui font des crimes de tout, non pas par passion, mais par naturel. Ils condamnent tout : dans les uns ce qu’ils ont fait, dans les autres ce qu’ils veulent faire ; ils exagèrent tout si fort que des atomes ils en font des poutres à crever les yeux. Leur humeur, pire que cruelle, serait capable de convertir les Champs élyséens en galère. Mais si la passion s’en mêle, c’est alors qu’ils jugent à toute rigueur. Au contraire, l’ingénuité interprète tout favorablement, sinon l’intention, du moins l’inadvertance.


CX

N’attendre pas qu’on soit soleil couchant.

C’est une maxime de prudence, qu’il faut laisser les choses avant qu’elles nous laissent. Il est d’un homme sage de savoir se faire un triomphe de sa propre défaite, à l’imitation du soleil qui, pendant qu’il est encore tout lumineux, a coutume de se retirer dans une nuée, pour n’être point vu baisser, et, par ce moyen, laisser en doute s’il est couché ou non. C’est à lui de se soustraire aux accidents pour ne pas crever de fâcherie. Qu’il n’attende pas que la fortune lui tourne le dos, de peur qu’elle ne l’ensevelisse tout en vie, à l’égard de l’affliction qu’il en ressentirait, et, mort, à l’égard de sa réputation. Le bon cavalier lâche quelquefois la bride à son cheval, pour ne le pas cabrer, et ne pas servir de risée s’il venait à tomber au milieu de la carrière. Une beauté doit adroitement prévenir son miroir, en le rompant avant qu’il lui ait montré que ses attraits s’en vont.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.