L’homme de cour (XCVI – C).

XCVI

La syndérèse.

C’est le trône de la raison et la base de la prudence. Quand on la consulte, il est aisé de ne point faillir. C’est un don du ciel et qui, de l’importance qu’il est, ne saurait être trop désiré. C’est la première pièce du harnois de l’homme ; et elle lui est si nécessaire qu’elle lui suffirait, quand même tout le reste lui manquerait. Toutes les actions de la vie dépendent de son influence, et sont estimées bonnes ou mauvaises selon qu’elle en juge, attendu que tout doit être fait par raison. Elle consiste dans une inclination naturelle qui porte à l’équité, et prend toujours le parti le plus sûr.


XCVII

Acquérir et conserver la réputation.

C’est l’usufruit de la renommée. La réputation coûte beaucoup à acquérir, parce qu’il faut pour cela des qualités éminentes, qui sont aussi rares que les médiocres sont communes ; une fois acquise, il est aisé de la conserver ; elle engage beaucoup, et fait encore davantage. C’est une espèce de majesté, lorsqu’elle s’empare de la vénération, en vertu de la sublimité de sa cause et de sa sphère. Mais la réputation substantielle est celle qui a toujours été bien soutenue.


XCVIII

Dissimuler.

Les passions sont les brèches de l’esprit. La science du plus grand usage est l’art de dissimuler. Celui qui montre son jeu risque de perdre. Que la circonspection combatte contre la curiosité. À ces gens qui épluchent de si près les paroles, couvre ton cœur d’une haie de défiance et de réserve. Qu’ils ne connaissent jamais ton goût, de peur qu’ils ne te préviennent, ou par la contradiction, ou par la flatterie.


XCIX

La réalité et l’apparence.

Les choses ne passent point pour ce qu’elles sont, mais pour ce dont elles ont l’apparence. Il n’y a guère de gens qui voient jusqu’au-dedans, presque tout le monde se contente des apparences. Il ne suffit pas d’avoir bonne intention, si l’action a mauvaise apparence.


C

L’homme désabusé. Le chrétien sage. Le courtisan philosophe.

Il faut l’être, mais ne le pas paraître, encore moins affecter de passer pour tel. Quoique le plus digne exercice des sages soit de philosopher, il n’est plus aujourd’hui en crédit. La science des habiles gens est méprisée. Après que Sénèque l’eut introduite à Rome, elle fut quelque temps en estime à la cour, et maintenant elle y passe pour folie ; mais la prudence et le bon esprit ne se repaissent pas de prévention.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.